SALE TEMPS A VENIR
- Sylvain Ubersfeld
- 17 mars
- 6 min de lecture
Nous avions retrouvé une sorte de paix intérieure. La MDPH avait pourvu au futur de Mattéo en lui reconnaissant le statut d’handicapé. Le Juge des Tutelles avait fait le reste, en confiant la gestion du quotidien de Mattéo, à une association habilitée, se trouvant à Meudon-la-Forêt.
Adieu les rêves de grandeur du petit Tahitien, qui dès 5 ans, se voyait président, gamer, ou mieux, roi. Un travail régulier, à défaut d’être glorieux, lui donnait une certaine stabilité. Le temps avait passé, et nos craintes s’étaient dissipées.
Fin 2016, a 18 ans, après un long séjour en unité fermée, Mattéo avait été transféré de l’hôpital Paul GUIRAUD, de Clamart, jusqu’à la clinique des Trois-Cyprès, non loin de Marseille, et pas trop loin du Var.
Le bon Professeur Marcel RUFO (1), que nous avions rencontré à la clinique de La Penne-sur-Huveaune, près de Marseille, nous avait mis en garde : « le risque zéro n’existe pas »
Nous n’y avions pas cru, tant ce risque semblait s’éloigner….
Du temps s’était écoulé, des démarches accomplies, des plans de bataille dressés.
Certes, Mattéo était parfois confus, mais nous mettions cela sur le compte des médicaments… Il faudrait faire des ajustements, sans doute, et nos inquiétudes se dissipaient rapidement, sans jamais toutefois oublier le fait que la maladie était là, tapie, cette salope, dans un coin du cerveau du « géant » de Tahiti, notre petit Mattéo qui était devenu un grand bonhomme.
Tout lisse, qu’il était le gamin, de quoi te faire oublier qu’il ne serait plus jamais le même. Quand on est parent, on aime bien ne voir que le meilleur, que le mieux, on s’invente même des améliorations qui nous rassurent, qui nous aident à dissimuler nos propres peurs, les anxiétés difficiles à étouffer.
On avait calé nos cerveaux sur le quotidien de Mattéo, en pensée, puisqu’à neuf-cent-kilomètres, on ne peut qu’imaginer…
Mattéo se lève tôt le matin, il prend son bus vers l’ESAT, abat ses heures de travail entre 7h00 et 14H00, puis rentre au foyer, où il occupe son temps comme n’importe quel gamin de 26 ans.
Nous nous sommes « créé » une vie qui « nous plait ». Il nous appelle au téléphone parfois, pour prendre de nos nouvelles, donner des siennes, partager avec nous quelques souvenirs. A force d’illusions, nous sommes rassurés quant à son futur. A force d’illusions, nous chassons de notre esprit les interrogations concernant le « que deviendra-t-il ? et si il décède, qui s’en occupera ? va-t-il régulièrement consulter le psychiatre ? Prend-t-il bien son traitement ? Et une copine, a-t-il une copine ? et des voix ? en-a-t-il encore….. ?
« Ne vous inquiétez pas, je pense à vous souvent….je vous espère en bonne santé »…..Bon fils, il se sait malade, mais au moins, il est suivi…Nous nous accrochons à cette « chance » qu’il a eu, d’être pris en charge. Nous oublions le rapatriement en catastrophe depuis le Var, en avril 2016, vers le CPOA de Sainte-Anne, le transport en ambulance, l’internement, toutes ces horreurs qui nous ont marqués, ces sensations inoubliables de monde qui se dérobe sous les pieds, de trou qui se creuse dans le cœur, toutes ces émotions pour lesquelles nous n’étions pas préparés.
Le penser dans un environnement sécurisé, évoluant dans le « Ron-Ron » de son quotidien, cela nous exonère la conscience, cela nous caresse dans le sens du poil….
De toute façon, que pouvons-nous faire, que pourrions-nous faire ?
Pour nous, Mattéo a échappé au pire, la déchéance, l’abandon. Crois-moi, il n’y a pas de différence entre un enfant porté, et un enfant adopté. Les souvenirs te coûtent les mêmes chagrins, avec ou sans accouchement, les inquiétudes te mangent les mêmes neurones, que l’enfant soit « grand » ou « plus jeune », de ton sang ou d’un autre, puisque les liens tissés comptent plus que des chromosomes, que des gènes, que des cellules qui viennent d’une autre « source » que la tienne.
Tu gardes la tête au-dessus de l’eau, pendant que ton fils ou ta fille nage à tes côtés. Tu n’as pas d’autre choix que d’avancer. Tu sais qu’un jour, tu vas devoir partir, mais heureusement il y a la curatelle, l’état, la MDPH, le foyer….Il, ou elle , ne sera jamais à la rue, la tête sur le bitume, la tête sur le pavé.
Protection…. !
Je demande protection pour eux…
« Mattéo est majeur…. » me dit l’état, « les informations médicales sont confidentielles » me dit le psy du CMP avec qui j’aurais aimé m’entretenir, mais qui se mure derrière le secret de la relation patient/soignant.
Alors, je remets mes questions dans ma poche, avec mon mouchoir par-dessus….
……
« Bonjour Nana (*), c’est Mattéo(**)…..je voudrais te dire quelque chose, mais tu me promets de ne rien dire à maman »…car Mattéo a peur des réactions de sa mère, et il sait Nana attentive, aimante, compréhensive, ….alors Nana promet, et Mattéo annonce la couleur…..
« voilà, ne le dis à personne….je me drogue… »
Le ciel s’ouvre….la douche est froide…… !!
« et que prend tu pour te droguer ? » s’enquiert Nana ?
« je fume de la résine, de l’herbe de cannabis, je prends de la cocaïne, j’ai un copain que me fait des injections de méthadone… »
« …et ou vas-tu chercher tout cela ? «
«… je vais à la Gare du Nord, à Aulnay-sous-Bois …. on me livre aussi pas loin du foyer…. »
Nana ne pose pas la question du « comment fais-tu pour payer ? »…
Et pourtant…..ce n’est pas avec l’allocation de semaine qu’il peut avoir le répondant financier pour nourrir ses addictions…..alors comment ?
Mattéo boit, aussi….certes, de la bière, mais beaucoup.
Boire de la bière ? un « marqueur » culturel à Tahiti…
De la bière, mais forte….de la bière mais 7 ou 8 par jour…
Question de génétique ?
Recherches de sensations, d’oubli de sa condition ? Je ne sais…
De temps en temps, un téléphone portable disparait…..
« je me suis fait voler mon portable ….. » arrive la réponse….
Il est souvent dans la lune, on le connait distrait, mais tout-de-même……cela fait déjà trois portables….trois ? Quatre ? plus ?
Eva, la maman « adoptante » de Mattéo, avec qui j’ai longtemps vécu nous appelle au téléphone…..elle vit en province, mais fait de fréquents passages par la région Parisienne….
« J’ai parlé avec Mattéo….On lui a volé trois portables, je viens d’apprendre qu’il ne va plus voir son psy au CMP, et pire que cela, il ne va même plus au travail……
Il a vendu sa télé, il a vendu son ordinateur portable pour 30 euros, je lui ai acheté un portable neuf hier, aujourd’hui il me dit l’avoir prêté à une « copine » du foyer….qui ne l’aurait plus ? il règne dans sa chambre un « bordel » épouvantable, un désordre de mauvais aloi…»
Les bras nous en tombent…..il n’irait plus au travail ? Plus de psy ? Plus de……
Un ordinateur vendu 30 euros ?
Merde…. ! Mattéo est retourné dans le cercle hypnotique des addictions ….Nous n’en savions rien….Le risque aujourd’hui est qu’il revienne dans le deal, pour pouvoir financer sa propre consommation, une logique économique éprouvée , une logique qui, en 2016, à failli le conduire à la mort, avant de déclencher sa décompensation, pour cause de canon de pistolet sur la tempe, suite à une dette non réglée…Quand on appartient à un gang de rue, il y a des règles à suivre….
« tu veux consommer, tu n’as pas d’argent, alors tu vas dealer pour nous…… »
Le risque est bien là ……
Alors on imagine…..bagarres de dealers, mauvais coup, arrestation, privation de liberté, désintoxication ?
Désintoxication ? Encore faudrait-il qu’il le veuille, non, et qu’il le souhaite, surtout ? et puis, est-ce vraiment possible ?
Je me fâche au téléphone…
« tu ne vas pas tout foutre en l’air, non ? »
Mattéo menace : « je ne viendrai plus vous voir ».
On accuse le coup…
Que faire ? Hospitalisation sous contrainte ? La grande règle en France : la majorité. On ne peut rien faire…..
Nous en sommes réduits à imaginer le futur, nous demander combien de temps Mattéo pourra garder la tête hors de l’eau…
Tu sais comme nous sommes tous prompts à imaginer, comment nous, parents, avons une propension à souvent dramatiser les choses, c’est ainsi quand on est parent, jusqu’à notre départ même, quel que soit l’âge de ton « petit » ou de ta « petite ».
Ils savent tout, comme nous nous savions tout,
ils ont raison, comme nous, nous avions raison.
Ils se trompent, comme nous nous trompions…
Mais ils ne le savent pas …..comme nous ne le savions pas non plus.
La seule chose que nous réalisons aujourd’hui, c’est hélas que ce qui doit arriver…..arrivera.
Et pourtant…..Mattéo est notre fils……
Oui, mais il est majeur……
Personne ne peut vraiment choisir pour lui entre la Lumière et l’Ombre….
Je suis paumé, je croyais qu’il pourrait continuer en droite ligne……..
J’ai l’impression qu’il va y avoir du sale temps à venir…dans les prochaines semaines.
J’essaie de me protéger.
La vie n’est définitivement pas un long fleuve tranquille.
Miramas, 3/8/2024
(1) Marcel RUFO est un pédopsychiatre spécialisé dans la schizophrénie
(*) Nana, qui est devenue mon épouse, est à l’origine de l’adoption de Mattéo. C’est sa deuxième maman, il a en elle une infinie confiance.
(**) 26 ans en Novembre 2024.
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