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LOUIZALAAN (*)

il y a 3 jours
13 min de lecture


Pour Marie Damour , de la Sanha de Mar.




J’étais sorti dans l’impasse, en route pour je ne sais où, encore a demi dans le sommeil, celui qui était supposé remplacer les insomnies. Au bout de quelques secondes, j’avais senti l’aimable brûlure du soleil, sur mon omoplate droite. A travers le tissus, les rayons étaient passés, comme si ce soleil qui avait tout brûlé pendant l’été, avait voulu me faire encore un signe.  Je ne te parle que de l’aimable brûlure simplement parce que la saison avait avancé, et l’infâme chaleur,  soudainement foutu le camp…n’était resté que le soleil, qui s’accrochait, s’accrochait encore…

Le soleil, je connaissais, tu sais….depuis le Juan-les-Pins des années cinquante , à l’Arabie Saoudite des années soixante-dix, j’avais eu le temps d’être mille fois marqué par sa morsure . J’avais presque de la tristesse de voir l’été se rapprocher de sa mort. Oui, cela peut arriver.  Quand il fait un peu plus frais le matin, et que tu sens les jours du calendrier s’effeuiller plus vite et se raccourcir, tu sais que la température va se faire plus basse, et dans ton inconstance humaine, tu conçois même des débuts de regrets.  Ce putain de soleil avait tout asséché, transformé la terre en béton armé, enlevé au figuier son envie de continuer à vivre sur cette terre ingrate, dans son grand pot stupide. Parce que, dès le réveil, je savais mon cerveau en ébullition, ma mémoire incontrôlable, et mes idées sans queue ni tête, je m’étais laissé envahir, une fois encore, une fois de plus, par cet irrésistible besoin de quitter la terre de maintenant pour foutre le camp vers la terre d’avant, quand j’étais encore ignorant de la maturité, quand j’étais encore vierge de toute désillusion. Depuis longtemps, j’avais cette curieuse capacité à plonger dans des souvenirs, comme me vautrer dans l’interdit, me construire sur des aventures vécues, dont je ne savais pas, au tout début, qu’elles seraient des pierres d’angles de ma vie . Oui, cela m’arrivait souvent de rêver, et depuis bien longtemps, vois-tu ?.

Un souvenir, une image aux couleurs un peu fanées, une senteur , aussi, un truc qui venait de loin, et qui me capturait les énergies du présent pour me faire revivre un « avant » lointain, quelque chose qui avait dû me marquer, sans que je le sache, tu sais, un peu comme quand tu rêves une scène que tu ne comprends pas tout de suite, mais dont l’explication s’impose à toi quelques jours plus tard, quand, sans le savoir, tu as fait le travail qui convient pour décoder le machin, et que tu finis par te dire : «  nom de dieu, maintenant je me souviens, je sais pourquoi…. »


Là, le temps de voir une tourterelle se poser sur un fil, un chat passer sous une porte, je m’étais échappé vers l’Ethiopie. J’y étais, c’était à l’époque d’ une des nombreuses famines, celle de mille neuf cent quatre-vingt-quatre. Cette brûlure du soleil du sud  de la France, m’avait fait penser à ce jour, pas loin d’Addis- Abeba, pendant lequel, à l’époque de la dictature marxiste, j’avais bravé les consignes de sécurité pour aller me promener seule, en dehors de la ville. La température de l’hiver Ethiopien était celle d’un été commençant en France. Les alizés du nord-est soufflaient comme à l’habitude. J’étais rentré le soir, le visage brûlé par un soleil que je n’avais pas senti, un soleil auquel je n’avais même pas pensé, tellement il était naturel que dans ce coin du monde, il n’y ait que le soleil et un ciel de cette incroyable couleur ultramarine.


 D’autres images m’étaient revenues en mémoire, de ce curieux voyage, l’incroyable vision du désert du Danakil, celle d’un petit patelin perdu au milieu de rien du tout, où une église bâtie en 1869 était dédié à Saint Marc. J’avais gardé au fond de ma mémoire olfactive les odeurs pestilentielles qui régnaient à Dallol, le site sulfureux et hydrothermal le plus célèbre d'Éthiopie qui offrait  un paysage extraterrestre aux couleurs vives, jaune, orange, vert, rouge, blanc dûes aux dépôts de soufre, de potasse, d'oxyde de fer et de sel. En quelques nanosecondes, j’avais voyagé quarante ans en arrière, par la simple miracle d’avoir été touché par ce rayon de soleil du matin, qui s’était glissé sous ma chemise, sans même demander ma permission. Tu te rends compte ? Les années qui disparaissent, et d’un seul coup, tout te revient, tu pourrais même attraper des brins de vie avec tes mains, si tu étais assez rapide…..Mais tu vois, quand tu vieillis, il y a des fois où tu en a marre de courir après le passé…..alors tu laisses les souvenirs se sauver, tout en sachant qu’ils n’iront pas plus loin que le coin de la rue…la preuve…… !!!


Miramas….


Dans cette ville sans âme où j’avais atterri, probablement pour une bonne raison, j’avais fini par me réjouir qu’il y ait du soleil pour empêcher mes yeux de se poser sur les maisons tristes, les méchants immeubles sans goût, les rues idiotes, les façades borgnes, d’une commune qui n’avait probablement pas vue un architecte urbaniste depuis plusieurs générations. La gloire ferroviaire de Miramas avait depuis longtemps succombé devant les coups de boutoir d’un progrès imbécile, laissant derrière son cadavre un  incroyable enchevêtrement de voies ferroviaires, ainsi que la carcasse d’anciens bâtiments datant de la glorieuse époque de la vapeur. Le souvenir des anciens cheminots ne se retrouvait plus maintenant que dans de vagues revues spécialisées « chemins de fer » des années cinquante. Dans cette fausse Provence, Le matin ressemblait à l’après-midi, et l’après-midi au soir. Il n’y avait en fait rien de bien. Miramas, c’était un restaurant dont on savait à l’avance que l’accueil serait sans égards, les repas seraient sans sel, la note, par contre, salée…. Miramas, c’était un non- lieu, une erreur sur une carte routière, une chiure d’historien dans l’épopée des siècles.


Pour qu’il existât , ici aussi, une «  heure exquise », cette délicieuse césure qui, pour moi, séparait en deux les journées de façon harmonieuse, il eut fallu  des maisons avec des vignes, des fontaines avec buffet d’eau, mascaron et goulot, marché du vendredi plein d’accent et de thym, chats paisibles couchés dans les rayons du soleil, provençales âgées échangeant des recettes de pistou, de tian ou de petits farcis. Mais à défaut de ces ingrédients absolument nécessaires, le plaisir de vivre à la porte des Alpilles, m’était refusé et la ville restait terne, dans une immobilité de mauvais aloi. Cette «  heure exquise », dont je t’ai déjà parlé à d’autres occasions, j’en avais construit le concept dans ma tête…..non, ce n’est même pas vrai, je te mens, le concept s’était tissé tout seul, pour répondre à un étrange besoin quotidien de tout arrêter  pendant quelques instants….pour pouvoir me poser et m’écouter être.  Dans chaque endroit où j’avais vécu, l’heure exquise prenait place a peu près dans la même fourchette horaire, en fonction des saisons, en fonctions des lumières, et surtout suivant les humeurs du jour, les haines, les élans d’amour pour l’humanité ou simplement pour un chien, un chat, ou un simple faucon, planté sur un poteau en acacia, le long d’un champs en Vendée.  J’avais besoin de sentir que chaque jour, une partie du temps m’était si proche, qu’elle pouvait m’apporter cette curieuse jouissance de savoir que le plaisir que je ressentais à cet instant, personne d’autre ne pouvait, ni même ne pourrait, en profiter. Tout pour ma gueule, mon secret, vois-tu ? C’était un sentiment qui aurait, en d’autres temps, nécessité ou requis un échange avec un adepte de Jung ou de Freud…C’était une jouissance d’un égoïsme qui frôlait la maladie, c’était une sorte de drogue dont les effets lénifiants m’apportaient, les meilleurs jours, un bonheur scintillant, un plaisir que les mots ne pouvaient décrire. L’heure exquise à Rome, c’était quand le soleil se couchait sur le Tibre, à l’orée d’un nouveau printemps, alors que j’avais le cul posé sur une chaise de café, à la terrasse d’un bistro du Trastevere. L’heure exquise à Tel-Aviv était, en fonction de l’heure du coucher de soleil,  le moment où la plage se vidait, quand les chaises longues s’empilaient jusqu’au lendemain, et que je me plantais, face à la mer, en me demandant quel pays j’atteindrais si je me mettais à nager droit devant moi….Chypre ? la Grèce ? L’Espagne ?


Le soleil de Miramas me faisait chier. Autant je pardonnais au ciel d’être aussi bleu, autant je trouvais excessif ces chaleurs irréelles, jamais connues dans les meilleures années de ma vie.   Il y avait dix ans que j’avais déposé au porte manteau mon déguisement de cadre salarié. Il y avait dix ans que j’avais appris à avoir le temps, que j’avais commencé à laisser dériver mes pensées, vers des montagnes de souvenirs, des bribes de voyages si lointains que je ne m’en souvenais presque pas, ou presque plus. Il y avait longtemps, j’avais connu  aussi, bien sûr, des errances temporaires qui avaient duré plus que d’autres, comme si j’avais dû  recevoir, dans une ville qui n’était pas la mienne, des enseignements initiatiques qui formatteraient le reste de ma vie et me laisseraient de vraies cicatrices  dans le fond de l’âme.  Avec Paris à trois heures de Trans Europ Express, je m’étais construit une petite halte à Bruxelles, sur une avenue pour gens bien  dans un quartier aimable dont les rues dormaient de jour comme de nuit. La concierge ressemblait à Madame Pinson, gardienne de l’immeuble du 26 rue du Labrador, (1) et mon propriétaire, Monsieur de Crombrugghe, était l’incroyable héritier d’une longue lignée de noblesse Flamande qui remontait au Quatorzième siècle. Devant l’immeuble, le tram 93 passait régulièrement, dans un tintamarre métallique traditionnel de l’univers ferroviaire. Une fois encore, sans même que je sache pourquoi, je m’étais mis à aimer cet endroit d’outre Quiévrain, comme j’avais aimé Rome, Londres ou Barcelone. J’avais découvert des petits coins de la ville pour lesquels j’avais eu un tel coup de foudre que j’avais été totalement envahi, complètement enchanté, absolument pris en otage, incroyablement subjugué. Je ne connaissais pas la demi-mesure, et à cause de cela, les sentiments me tortillaient parfois l’âme. J’aimais en entier, je ne savais pas faire de compromis dans les sentiments.


Je fuyais la Grand-Place et son quartier, à cause du flot de touristes incultes, de ses restaurants pourvoyeurs d’une fausse authenticité , qui suffisait toutefois aux masses en transhumance, pour se prendre en photo à la Chaloupe d’Or ou aux Armes de Bruxelles. Ils avaient vu la Belgique, ils avaient vu la rue des Harengs, la rue de l’Amigo, la rue des Chapeliers….cela leur donnerait la légitimité qui convenait pour raconter leur illusoire découverte de Bruxelles, une fois rentrés à la « maison ». Je connaissais l’existence d’un curieux appartement, situé dans une maison vieille de plusieurs siècles, à laquelle on accédait par une petite porte qui donnait dans une rue voisine. Il fallait monter un ou deux étages. Les fenêtres du salon d’ouvraient sur la «  Grute Met » (**) . Les murs cachaient des miroirs pivotants qui permettaient à Albert, ou bien était ce Léopold, de voir ce qu’il y avait à voir lors d’ébats qui n’avaient rien à voir avec le protocole d’un monarque ou s routine quotidienne.  Cet incroyable garçonnière était la propriété d’un jeune pilote militaire du quinzième « Wing » du transport aérien, rencontré au hasard de mes pas, dans un endroit qu’il ne vaut mieux pas nommer.


Moi, j’aimais autre chose, tu vois, des trucs qui ne figuraient pas vraiment sur les guides touristiques……Il y avait le quartier des étangs d’Ixelles, avec l’incroyable architecture art déco, et sa rue du Lac, qui descendait depuis l’avenue Louise, une rue qui me faisait battre le cœur. Et puis,  il y avait surtout le Sablon, un petit univers de galeries de meubles anciens, qui abritaient des magasins d’antiquités de haut de gamme. Tu vois, quarante ans après, je me souviens dans quelles circonstances Bruxelles est devenue ma maîtresse. Je vais te dire, mais ne te moque pas. C’était un Juillet glorieux, j’étais parti sans but précis, à pied.  J’avais marché vers le nord-ouest, au hasard des rues. Le quartier en question était à dix minutes à pied, depuis mon refuge du 121, avenue Louise. Oui, c’est vrai, J’aimais bien foutre le camps de chez moi, faire dix mille pas, ou bien cent mille dehors, en faisant semblant de tout connaitre de la ville, pour y avoir, prétendument,  toujours habité.


En dix minutes, j’étais au Sablon, les yeux fixés sur le toit de  Notre-Dame-des-Victoires, et le cœur battant comme au ralenti, car le temps s’était sans doute arrêté, et un incroyable calme avait imposé un silence presque monastique dans les petites rues des alentours. Impasse Saint-Jacques, de l’herbe avait réussi à pousser dans le caniveau, rue de Ruysbroeck, on pouvait garer une  trentaine de voitures. Autour de la place du Sablon, la moitié des magasins et des galeries étaient fermées, pour cause d’exil des propriétaires sur la côte d’Azur. Je ne sais pas si c’était le silence, l’histoire oubliée de cet endroit, la lumière de l’été, ou bien un savant mélange de tout cela, mais j’avais soudain eu l’impression d’être plongé dans un bonheur sophistiqué, que je savais, maintenant, être renouvelable au gré de mes envies. Il me suffirait de quelques dizaines de minutes pour venir me réfugier dans l’ancienne sablière, et rêver aux gloires de la Flandre, à René Magritte, en me replongeant dans le simple bonheur d’être entouré de vieilles bâtisses. Depuis bien, bien longtemps déjà, Je m’étais bien sûr interrogé sur ce qui me rendait aussi perméable à ce que je pensais être  beau, ce qui me faisait vibrer, ce que je voyais . Je m’étais imaginé, même, avoir cent cœurs, tant j’avais laissé de petits bouts ici et là, près d’une vieille église du Portugal, d’un lac Suisse, d’un petit veau qui venait de naître, ou d’une femme qui habitait non loin des étangs d’Ixelles, dans une maison qui n’aurait pas été désavouée par Horta et ses confrères architectes Tout cela durait depuis longtemps, cœur d’artichaut, cœur de beurre, il me fallait des jours pour me remettre d’une émotion, reprendre mon équilibre. Alors, je te raconte pas quand j’ai découvert Bruxelles le bordel que ça à foutu dans ma tête……Sur l’étagère des bons souvenirs, il y avait bien sûr la côte Belge, celle où tu n’as pas besoin de te baigner pour vivre la   liberté. Il te suffit de te mettre sur le sable humide, pieds nus, et regarder l’horizon. J’avais vu des chevaux de traits Brabançons à Koksijde, et j’étais immédiatement tombé amoureux de leur bonhomie. Ils marchaient calmement en parallèle à la plage d’Oostdunkerque, tirant derrière eux  d’énormes chaluts à panneaux, des «  sleepnets » ou «  filets trainants ». Et puis, en plus de tout cela, des souvenirs plus anciens, qui auraient pu ne pas s’incruster, avaient refait surface, et m’avaient conduits jusqu’à Anvers, à la recherche d’un vague cousin de mon père, diamantaire de son état, que j’avais découvert il y avait bien longtemps.


Je me souviens, nous avions été déjeuner dans un restaurant Indonésien ou le Nasi Goreng avait un goût d’aventure et la bière Bintang, un goût d’encore interdit.  Alors, d’un coup de voiture, je m’étais retrouvé sur le port d’Anvers , assis sur un bollard, le long de l’Escaut, tandis que passait devant mes yeux le porte-container M/V Jayakarta en route pour Tanjung Priok (2). J’avais arrêté le cours de ma vie le temps d’un coucher de soleil, il y avait des effluves d’huiles chaudes, de fuel lourd. L’espace d’une dizaine de cigarettes, j’avais pesé le pour et le contre d’un changement de vie radical. J’étais à ce moment habité à la fois par l’excitation et par la peur d’un virage trop rapide et surtout irréfléchi. Je m’étais donné quelques heures pour retourner tout cela dans ma tête. Mes trente-cinq ans de l’époque ne m’offraient  aucune sagesse. Il faisait soif, c’était aussi en Juillet, je m’étais senti l’âme pleine, si pleine que j’aurais pu mourir sans regrets, ayant flotté quelques instants dans une sorte de Nirvana dont, bien sûr, je n’aurais pu parler à personne.


Alors, je m’étais dirigé vers  Le Schipperskwartier (3) pour y trouver, sur la Schippersstraat, un pub de nuit, «  A L’Ancre »,  y boire plus que de raison, faire ensuite deux ou trois choses que j’avais préféré oublier dès le lendemain matin, avant de rentrer vers le quartier calme et bien lissé où se trouvait mon refuge Bruxellois. Je savais qu’Anvers ne me sortirait jamais de la tête. Il avait fallu, encore une fois, trouver de la place sur l’étagère aux souvenirs. J’étais revenu «  à la maison » , toujours avec ces envies de départ pour très loin, et toujours. Je me foutais que ce fut l’Extrême-Orient, l’Afrique, les Amériques, les régions australes. Et puis, petit-à-petit ma proximité avec Bruxelles reprenait le dessus, calmait la « crise », rétablissait un équilibre fragile qui avait tendance à se rompre plus souvent qu’autrefois, comme si, avec l’âge, me venait en même temps une folle envie de plus d’aventures mais en même temps de nouvelles excuses plus sophistiquées,  pour ne rien tenter pour me permettre un quelconque grand départ. J’avais souvent tendance à oublier que j’étais né Gémeaux….


Plus tard, bien plus tard, quand j’avais compris que mon passage par la Belgique était inscrit dans mon parcours global, j’avais ressenti, à chaque passage, à chaque évocation de ce pays,   une bouffée de plaisir, en allant à la pêche aux souvenances gravées dans ma mémoire, des souvenances tellement accrochées à l’hippocampe que je les imaginais fossilisées, donc immortelles. Une femme avait laissé sa trace, son nom était associé pour toujours à Bruxelles, et puis il y avait eu amertume et remords, le cocktail classique sans  sophistication, celui des larmes, celui qui peux t’amener loin, trop loin pour en revenir. Tout au bout de l’avenue Louise, se trouvait mon Amérique, un petit chalet sur une île de rien du tout, quelques mètres carrés pour retrouver ses sens. On y accédit par une sorte de petite embarcation, pour une traversée de quelques secondes.  Quand je voulais retrouver un peu de paix, j’allais me ralentir le cœur au Chalet Robinson, devant une choppe de Westmalle (4). Cet hiver-là, j’avais marché, comme souvent, depuis le cent-vingt-et-un (5). C’était un hiver comme savait en faire la Belgique. Les rails du tramway étaient couvert de glace, les aiguillages étaient gelés, interrompant le circulation sur beaucoup de lignes.  Le Sablon grelottait, Bruxelles était envahie par une grisaille qui donnait envie de rester chez soi. J’avais marché jusqu’aux étangs d’Ixelles, en passant par la rue du Lac. Je m’étais retrouvé avenue des Eperons d’Or. L’étang était gelé. Rien qu’à voir la couleur de la glace, tu savais que c’était du sérieux. Une vingtaine de mouettes avaient quitté la plage de Duinbergen, à côté de Knokke, pour se réfugier en ville. Elles s’étaient sans doute dit qu’il valait mieux se rapprocher d’un coin calme, là où il n’y aurait pas de vagues, alors, et avaient choisi ce quartier paisible de Bruxelles, où elles avaient leurs habitudes depuis longtemps.


Comme il y avait ce jour là  un vent d’est qui soufflait depuis déjà plus d’une semaine, les gentils oiseaux étaient poussés sur la surface gelée, et glissaient comme s’ils avaient été de gracieux patineurs. Devant cette curieuse vision, je me souviens, j’avais eu soudainement envie de prendre une mouette dans les bras, d’embrasser sa petite tête, et de caresser son cou….

 

© Sylvain Ubersfeld 2026 pour Histoires d’U

 

 

 

 

 

 

(*) Louizalaan est le nom de l’avenue Louise, en Néerlandais, langue parlée en Belgique, à côté du Français. 

(**) Grute Met, Grand’Place en dialect Bruxellois, plus classiquement Grote Markt

(1)    L’adresse bien connue de tous les lecteurs de Tintin

(2)    Tanjung Priok est le port de Djakarta, en Indonésie

(3)    Le quartier des marins à Anvers, caractérisé par une vie nocturne intense

(4)    L'une des plus anciennes brasseries trappistes, en activité depuis 1836.

(5)    L’immeuble du 121 , avenue Louise, qui m’a servi de résidence de 1984 à 1988

 

 

 

 

 

 

 

 

 
 
 

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