LES PETITS BONHEURS
- il y a 9 heures
- 11 min de lecture

Ce n’était pas un goût dégueulasse dans la bouche, comme quand une des fraises de la barquette est subtilement pourrie, et que tu ne t’en étais pas aperçu… Ce n’était pas une odeur suspecte qui t’envahit soudainement le sinus, à tel point que tu te demandes « mais qu’est-ce qui pue comme ça »… Ça, tu vois, ce serait du réel, un truc que je pourrais comprendre, un machin sur lequel tu peux agir… Non, ce n’était pas ça du tout. Je pense que cela avait commencé insidieusement, un bleu du ciel un peu moins bleu, une température imbécile qui fait que ta jungle à Miramas ressemble à la plage du Héron à Djibouti, ce coin d’Afrique qui te rend méchant à force d’être bouillant.
Je m’étais construit des réserves de souvenirs, des digues d’aventures passées, et parfois, le chien silencieux à mes pieds, je me repassais les images qui, à force de temps, devenaient moins nettes, moins colorées au fil des jours, au fil des mois, sans que je puisse y faire quoi que ce fût. Il y avait aussi ces impressions, ces sensations faites de vécu, un vécu coincé sous la peau, un vécu qui me faisait comme une armure contre la bêtise de la vieillesse, la mauvaiseté des arthrites, l’insolence de mes rebellions devant la désolation d’une ville ingrate et moche. J’avais toujours refusé la discipline, la soumission, les bonnes manières, les cols de chemise qui étouffent ta liberté d’être, les mains sur la table, l’épi dompté, le « oui » énergique et motivé, quand en fait tu avais envie, simplement, de dire « non, je t’emmerde, fous-moi la paix ». Je n’étais même pas sûr d’avoir été, à un moment de ma vie, suffisamment copain avec moi-même pour oser dire « je t’aime » en me regardant dans le miroir du matin, celui qui te confronte au vrai, à l’inévitable, celui qui te met en garde contre un égo qui se voudrait ton maître, et la réalité, souvent moche, qui s’invite dans ton quotidien.
La première déception datait d’il y avait bien longtemps, des années, plus de deux générations, c’était certain. Alors que dans mon royaume du Petit-Montrouge, j’avais établi des repères protecteurs, un événement inattendu avait pris place, un jour, ou était-ce une nuit, dans le secret d’un quartier d’Alésia qui dormait : les portes métalliques vert épinard qui protégeaient l’accès à la bouche de métro avaient été enlevées, sans que personne ne sût ni pourquoi ni comment. Du jour au lendemain, le couloir qui menait vers la caisse où l’on vendait les tickets s’était vu soumis, sans protection aucune, aux vents mauvais qui s’engouffraient sur l’avenue du Général Leclerc, arrivant de quelque Massy-Palaiseau, dans l’espoir irréaliste d’aller culbuter le lion de Denfert qui protégeait le boulevard Arago de son regard de roi des animaux.
À ce moment, je m’en souviens encore, j’avais eu un curieux pressentiment concernant l’avenir du plan du métro, que l’on pouvait utiliser pour trouver son chemin, anticiper une aventure souterraine, en suivant des yeux des lumières jaunes, vertes, violettes, bleues, qui t’éclairaient ton chemin et te détaillaient les correspondances quand tu appuyais simplement sur un bouton portant le nom de la destination que tu voulais atteindre. Si j’avais été moins con, j’aurais noté tout cela dans un petit calepin pour m’en souvenir et verser, plus tard, une larme acide quand je n’aurais plus de véritables motifs de pleurer… Hélas, crayons et papier étaient restés sur les étagères d’un curieux supermarché proche du métro, à côté du cinéma « Le Mistral », un magasin qui portait le curieux nom de « Soldat Laboureur ». Je passais devant, chaque jour, assis dans mon autobus « 38 », en route pour la Révolution française, l’inconnue que l’on appelait « X » et la litanie des îles du Pacifique Sud. J’imaginais alors une sorte de fantassin, avec sabre et pipe à la bouche, chemise à col ouvert, fusil en bandoulière, des mi-bottes pour travailler la terre, et sur son épaule, une bêche comme celle que nous avions achetée chez Vilmorin, dans un curieux endroit de Paris qui se nommait le quai de la Mégisserie. J’y avais vu, en plus des outils de jardinage qui allaient se retrouver au fin fond de la Brie, des colombes curieuses, des cochons d'Inde indifférents, des poules qui s’interrogeaient sur leur avenir proche.
Mais, tu vois, suite à cet épisode de portes disparues, la colère et l’incompréhension avaient marqué le pas, parce qu’il me restait encore une chiée de choses à découvrir, que, sans l’avoir compris, j’étais arrivé à la véritable aube de ma vie, sans être encore tout à fait sorti de l'enfance, et parce que les limites de mon quartier, elles, étaient tellement solides qu’elles ne disparaîtraient jamais, alors, pourquoi s’en faire et gâcher le beau ? Oui, tu comprends, les portes de la bouche de métro, le devenir du plan lumineux, tout cela n’avait pas encore beaucoup d’importance parce que ce n’étaient que des épisodes de vie, des chiures d’insectes dans la glorieuse histoire du Petit-Montrouge.
Les limites ? Ah… ! Les limites… Tu veux savoir ? Au nord, le Lion de Denfert, qui se faisait chier depuis que les Prussiens avaient forcé les Parisiens à bouffer du chat et du chien, il y avait vachement longtemps. Au sud, le merveilleux dépôt des autobus des lignes 28, 38 et 68, et le petit square de la Porte d’Orléans, qui sentait la pisse de chiens à mémères, et parfois, le goudron mouillé quand les arroseurs automatiques faisaient des arcs-en-ciel au-dessus du bac à sable. À l’est, c’était le pont du « train de Sceaux », une aventure qui démarrait dans une gare qui ressemblait à un décor d’opéra, et qui se terminait dans un curieux environnement, loin, très loin, près d’une forêt de Chevreuse, je crois, où, c’était certain, de sombres chasseurs du dimanche ou du samedi devaient dessouder à tout va de braves chevreuils, de douces biches, ou des sangliers avec leurs marmots. À l’ouest, se trouvait un autre pont, celui qui portait les voies qui sortaient de la gare Montparnasse, et qui t’emmenaient vers ta Bretagne, le miracle de la plage des Sables Blancs de Locquirec, les marées de Saint-Michel-en-Grève, l’odeur délicieusement infâme du varech laissé trop longtemps au soleil.
Je connaissais tous les coins et les recoins de mon royaume, les raccourcis, les impasses, les chats qui traînaient, les pigeons qui tentaient de s’imposer sur le seuil de porte de la boulangerie rue Alphonse-Daudet. Je m’étais mis à aimer cette ville sans même savoir ce qu’était aimer, ni connaître la valeur du mot « souvenir ». Il y avait le chant des canaris dans les cours de certains immeubles, la vision d’un homme-sandwich évoluant sur l’avenue d’Orléans, le murmure discret de l’eau municipale qui coulait d’une fontaine Wallace, la plus belle invention de l’homme, c’était sûr. Je ne savais pas ce qu’était un quartier, imperméable que j’étais à la mathématique administrative de Philippe Auguste et du baron Haussmann, mais je savais que si tu t’engageais dans le square de Montsouris, tu partais pour un voyage secret dans l’irréel, un rêve de quelques minutes qui t’amenait rue Nansouty et te laissait l’âme chamboulée, le cœur battant, l’esprit en ébullition, tellement ce n’était plus Paris, mais c’était encore plus Paris que le reste…
Tout ça pour te dire que si j’avais vécu du côté de la place Saint-Georges, du Pont-Neuf, ou bien du parc des Buttes-Chaumont, j’aurais probablement été tout autant amoureux de ces coins-là que je l’étais de ce petit bout de Petit-Montrouge. Le grand Montrouge, le vrai, celui qui vivait au-delà des murs, ne m’avait jamais intéressé. Je n’en savais que peu de choses, à part le fait que l’autobus « 68 » démarrait sa route du côté du cimetière de Bagneux, un endroit probablement horrible, où les voyageurs qui grimpaient dans le TN4H Renault devaient certainement pleurer en pensant à leurs morts, qui n’y étaient même pas enterrés…
Il y avait eu plein d’autres petits chocs, qui n’avaient pas été vécus comme de véritables traumatismes, mais avaient laissé, dans la construction de ma légende de Paris, des cicatrices bien réelles même si elles avaient été invisibilisées. La disparition du studio de photo Albert, planqué à côté du « Bouquet d’Alésia », une affaire en or, qui jouxtait Noblet, le charcutier des bourgeois ; la fermeture des magasins du marchand de couleurs Belvault ou du confiseur Maradel, tous deux situés rue Alphonse-Daudet, dont les boutiques émerveillaient mes yeux et titillaient mes narines ; le retour définitif à Fontenay-sous-Bois du brave Monsieur Nerinck et de son épouse si patiente : autant d’événements que j’aurais dû accompagner d’une larme et d’un ballon de blanc, histoire de faire passer le machin un peu plus facilement. Mais je n’en avais rien fait… Je m’étais dit que cela passerait avec le temps… Et puis, comme la ville était bien plus forte que moi, que les architectes de l’urbanisme étaient des canailles imperméables aux souhaits d’un petit garçon en devenir d’homme, j’avais finalement pris l’habitude de ces changements, ou plutôt j’avais accepté l’idée que des magasins puissent fermer, que des rues soient mises en sens unique, qu’un plan de circulation imbécile t’oblige à passer par la rue Alphonse-Daudet pour rejoindre la Porte d’Orléans. Chaque année qui s’était envolée avait apporté son lot de trahisons, en effaçant ici et là des marques que je croyais immuables. Rien ne changerait jamais, on me l’avait dit… mais « on » m’avait menti.
Pour donner une solide armature à mon royaume du Petit-Montrouge, je m’étais constitué un catalogue de délices. Il y en avait de toutes sortes, des aventures incroyables que jamais un adulte n’aurait vécues, des odeurs fascinantes qui t’envoyaient cul par-dessus tête, au plus près de l’éternel — qui n’existait pas —, des goûts explorés sans même savoir si j’allais me flinguer pour toujours les bourgeons du goût. Il y avait l’odeur particulière du goudron chaud, coulé sur la chaussée chaque année au moment de la rentrée des classes ; il y avait le bruit des compresseurs qui alimentaient les marteaux-piqueurs des cantonniers municipaux ; il y avait l’incroyable rengaine du vitrier ambulant, portant son châssis, son mastic et son diamant… « Viiiitrier……viiiiitrier…… ».
Un ou deux musiciens des rues, un homme et sa compagne, bien proches du sapin, déambulaient parfois en passant par la rue Alphonse-Daudet, poussant sur un châssis de landau un petit orgue de Barbarie d’un autre âge ; et parfois, le dimanche matin, à l’heure où se prolongent café et tartines, l’incroyable progression de la fanfare municipale du 14ᵉ arrondissement, en un joyeux bordel de cuivres et de tambours, attirait à la fenêtre les bourgeois entre la messe et le rôti dominical. Je n’avais finalement pas eu besoin du fameux calepin pour noter tous ces petits trucs qui m’avaient construit l’âme. Ils avaient commencé à prendre place, sagement, dans ma mémoire, rejoints bientôt par d’autres et par d’autres encore. Et quand, au cours de mes pérégrinations adultes dans la pampa vénézuélienne, dans une Varsovie soumise à un sinistre général, au fin fond des Émirats, ou au cœur de l’Afrique la plus sombre, j’avais envie de me rapprocher de mon univers d'origine, j’appelais à la rescousse ces « petits bonheurs » qui étaient planqués, bien au chaud, quelque part d’où on ne pouvait les déloger. Bruits, odeurs, visions, légendes auxquelles j’avais fait semblant de croire, plein de trucs faisaient que j’étais tombé véritablement amoureux de ma ville, allant même jusqu’à lui pardonner quelques sinistres trahisons, comme la pyramide du Louvre ou les colonnes de Buren. Je m’étais dit que tant qu’il y aurait la passerelle de la Grange-aux-Belles sur le canal Saint-Martin, et la fontaine du Fellah, rue de Sèvres, à la hauteur du 42, non loin de l’appartement de mes grands-parents, notre relation pourrait continuer, et notre amour grandir.
Et puis, il y avait eu ce choc énorme, cette perfidie, cette traîtrise : l’immense bâtiment de la brasserie « Gallia », qui se trouvait à droite en descendant la rue Sarrette vers le nord-est, avait été sournoisement livré aux engins de chantier, et il m’avait soudain semblé qu’on m’avait déchiré l’âme, alors que j’ignorais encore qu’il existât même autre chose que le corps. Alors, j’en avais voulu à la terre entière, hier comme je lui en veux encore aujourd’hui, de m’avoir volé la mémoire visuelle de cet imposant bâtiment d’où, en été, une odeur qui ressemblait fortement à celle de l'urine ou de l'ammoniaque s’échappait pour envahir les appartements des environs et faire pester les habitants de ce coin tranquille. Comme si ce malheur ne suffisait pas, quelque temps après, le boucher qui faisait l’angle de la rue Marie-Rose et de la rue Sarrette avait remisé pour toujours feuille, couperet et couteau à désosser, faisant ainsi de la place pour une enseigne de pizza franchisée. Le café-charbon du bougnat, Monsieur Charreire, semblait être passé au travers des traumatismes immobiliers, et le brave homme, courageusement, servait toujours le blanc de onze heures aux peintres, aux plombiers et autres soiffards joueurs de belote qui constituaient sa clientèle. Personne ne semblait savoir qu’un cancer de la vessie emporterait, trop bientôt, l’honnête commerçant qui avait livré pendant des années le charbon dans les coffres d’étages des immeubles proches, apporté à dos d’homme dans des sacs de cinquante kilos.
Comme on s’éloigne parfois d’une femme, sans vraiment savoir pourquoi, ou en attribuant cet éloignement à « l’usure de l’amour », je m’étais éloigné de Paris, ne conditionnant plus ma survie à cette proximité de pierres, de rues, de tilleuls et d'arabesques de pavés de granit sur les avenues. J’avais encore pour certains quartiers un amour authentique, presque filial, même si c’était des endroits avec lesquels je n’avais aucun lien direct. Tu ne pouvais pas l’expliquer. Passer dans une rue, un jour, sous un soleil de début juin, sous un ciel bleu foncé, voir l’ocre des cheminées, le gris du zinc des toits, entendre un canari, quelque part, pas loin, et simplement se dire : « j’aime cet endroit, putain, qu’est-ce que j’aime cet endroit », sans savoir exactement pourquoi… Alors, comme j’avais beaucoup marché, j’avais aimé plein de trucs… De la galerie Véro-Dodat à la curieuse maison Loo, du passage Brady à Saint-Pierre de Montmartre, qui abritait encore, dans ma mémoire, le souvenir de Marie-Catherine de Beauvilliers, de la place Saint-Georges, où dormaient des pigeons, jusqu’au Vert-Galant, j’avais déposé dans chacun de ces endroits un petit bout de mon cœur, en sachant que je le retrouverais à mon prochain passage. J’avais connu bien des éblouissements aussi, des illuminations qui te font heureux d’être vivant : une promenade sur les toits, avec le chaud du zinc qui te piquait la plante des pieds, des baisers volés à l’Île aux Cygnes, sous le regard bienveillant de la statue de la Liberté qui éclairait mon avenir avec sa torche de bronze, des explorations précoces dans des lieux de perdition.
À force de marcher sur le boulevard des Italiens, j’étais tombé amoureux d’une grisette ; en découvrant Pigalle, je m’étais entiché de Vonig, une gentille gagneuse, née à Scaër, qui avait quand même plus de classe que Monique-la-Belge, celle qui faisait dans le dépucelage pour fils de bourgeois et dans la chatouille aux ecclésiastiques. Du côté de la porte d’Auteuil, au fond de la villa Montmorency, j’avais appris les us et coutumes de la noblesse française, et surtout de ses héritières. J’aurais pu rester éternellement amoureux de Paris, mais je n’étais ni Verlaine, ni Apollinaire, ni Baudelaire, et du jour où la gare Montparnasse, qui montait la garde tout en haut de la rue de Rennes, s’était retrouvée le ventre à l’air, avec son « Cinéac » transformé en tas de pierres, j’en avais pris ombrage et mis en cause le lien indestructible que je pensais avoir avec cette ville, à force de me persuader qu’il était tellement particulier qu’il serait donc éternel.
Tu comprends, la ville avait lentement changé d’aspect, les tonnes de souvenirs s’étaient couvertes de poussière, les petits bonheurs avaient été submergés par des nuages noirs chargés de réalité, et je n’avais pas assez d’énergie pour filer un grand coup de balai dans ma mémoire pour y faire le ménage. Et puis, pour dire vrai, je ne le voulais pas. Tu vois, parfois on assiste à des événements qui sont tellement incongrus, inattendus, impossibles, irréels, que l'esprit est incapable d’intégrer ce qu’il voit, ce qu’on lui dit, ce qu’on lui fait entendre. On n’y croit pas, tout simplement… L’heure des grands changements avait sonné… L’îlot Chalon avait été éradiqué, Belleville était sur la liste des quartiers à abattre. Alors, comme quand, dans un couple en fin de communauté, on suppute malgré tout les possibilités de continuation, on envisage des arrangements de vie pour se préserver des infortunes d’une séparation, j’avais espéré que je serais assez sage pour pardonner les traîtrises de cette ville qui, au travers de sa mue, me privait de mon passé ; alors, j’avais fait le choix de m’éloigner de la ville, de me réfugier dans un autre de mes royaumes, une vieille maison au cœur de la Brie, non loin d’une rivière capricieuse qui se nommait le Grand-Morin, au bord de laquelle des pêcheurs crédules, blanc au frais, attendaient des truites qui avaient, depuis longtemps, choisi d’aller se faire prendre ailleurs.
MIRAMAS, août 2026
© Sylvain Ubersfeld pour Histoires d’U

Commentaires