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LE PETIT ÂNE DE LA RUE EL-WAD

  • 23 août
  • 11 min de lecture


Le long de la route numéro 1, les restes des véhicules blindés de la guerre de 1948 avaient continué à rouiller. J’avais retrouvé Jérusalem. Ce n’était plus la Jérusalem de mon enfance, celle d’avant la guerre des Six Jours, ni celle de Kingdom of Heaven, mais c’était toutefois la même que dans mon souvenir, avec cet incroyable mélange qui ouvrait les portes de l’Esprit et te triturait la foi en t’amenant toujours aux mêmes questions qui, à leur tour, te portaient vers les mêmes réponses que quand j’étais gamin. En 1962, j’avais foulé cette colline lors de mon premier voyage sur cette terre d’ancêtres où vivait ce qui restait de la famille de mon père. Je n’avais jamais visité ou revisité Jérusalem dans un quelconque esprit de sanctification, d’illumination, ou bien même d’expiation. L’Histoire me faisait rêver, celle surtout de la Jérusalem du XIXᵉ siècle, cette Jébus, Salem, Urusalim (1) qui était sortie de ses remparts pour créer une nouvelle ville, bientôt ancrée dans le futur.


Mes yeux d’adulte dessillés par le temps, une flopée de nouveaux détails étaient venus enchanter chaque nouvelle visite. Garer la voiture dans le parking de la vieille ville, oublier vingt siècles d’histoire, faire le grand saut bien longtemps avant le temps du fils de Marie et de Joseph, quand un architecte nommé Hiram avait dirigé le chantier de construction du temple du roi Salomon, ce temple qui allait offrir un abri sûr à l’Arche d’alliance. Il y avait cette étrange impression d’appartenir à ce pays, mieux même, d’appartenir à cette terre, à cette Histoire. Cela s’était fait tout seul, il n’y avait pas eu de cours, d’études, de causeries ou de rabbins. Il y avait sans doute eu une graine, un pollen peut-être, quelque chose qui avait poussé en moi au fil des années, au fil des étés, au fil des Pâques passées sans Seder de Pessah (2), de Nouvel An sans tremper de pomme dans du miel (3), de Grand Pardon sans sonnerie du shofar (4). Je n’avais pas grande sympathie pour le serpent qui avait, dans la légende, tenté Ève, et concernant Noé, sa mission de sauveteur des animaux m’avait, jusqu’à présent, laissé plutôt indifférent. Savoir qu’il avait trois fils n’avait pas non plus mis en route une quelconque réflexion, mais le fait que cet homme juste se soit laissé aller, une fois au moins, à l’ivresse me le rendait sympathique.


Le bœuf et l’âne m’étaient restés dans la mémoire, que ce fût pour cause de crèche provençale ou d’interdiction biblique d’atteler ensemble l’un et l’autre, sans que je saute le pas pour aller au-delà du souvenir d’enfance ou d’une exégèse approximative de l’Ancien Testament. Il avait fallu attendre d’avoir franchi la barre des sept décennies pour que le bœuf et l’âne entrent dans mon bestiaire, par une porte dérobée dont j’ignorais même l’existence. Sept décennies ? Non, je te raconte des conneries : les sept décennies, c’était quand j’avais commencé à me rendre à l’évidence et que les souvenirs avaient commencé à remonter à la surface… J’avais transporté des milliers d’animaux d’un point à un autre au cours de ma carrière, sans même avoir une pensée pour leur destin ou leur histoire. Je te l’ai déjà expliqué, pendant longtemps, j’ignorais les bêtes. Depuis moins longtemps, j’avais commencé à ressentir leur proximité envahir mon quotidien. Depuis encore moins longtemps — quelques mois peut-être, ou bien au cours d’une année difficile —, les bêtes m’avaient envahi, et mon amour était devenu inconditionnel, fou, ingérable, me débordant complètement, ne répondant, comme toute passion, à aucune logique humaine. Alors, bien sûr, à l’aune des souvenirs, j’avais commencé à m’interroger.


J’avais assisté, un jour, en route pour Koweït City, à la naissance en vol d’un petit veau. Cette addition au cheptel allait me poser un problème administratif puisque, parti du Danemark avec deux cent cinquante passagères, il me faudrait justifier d’un deux cent cinquante-et-unième animal auprès des autorités du pays avant même de pouvoir débarquer « mes » vaches. Le petit veau qui tenait à peine sur ses pattes était certes attendrissant, mais j’étais, à cette époque, comme une terre encore stérile quand il s’agissait de gros animaux avec lesquels je ne ressentais aucune proximité. En fait, j’aurais pu faire des milliers de safaris-photos dans plein d’Afriques, je n’aurais jamais ressenti mon cœur se réchauffer et mes mains picoter dans l’attente d’un contact étroit entre un pelage animal et ma propre peau. Il ne me serait jamais venu à l’idée d’embrasser la tête d’une Holstein en lui murmurant à l’oreille : « Mon amour, mon amour, mon amour… » Des animaux ? Oui, j’en avais transporté beaucoup, y compris une ménagerie complète, une fois, entre l’Angleterre et Oman. Mais la proximité avec les bêtes à poils, à plumes ou à griffes ne faisait pas de moi un quelconque défenseur de la cause animale. Ce n’était simplement pas ma tasse de thé. J’étais imperméable à toute forme d’amour, rien ne pousserait dans cette arrière-cour bétonnée qu’était mon inconscient, dans ce désert sans espoir qu’était mon subconscient.


Jérusalem était un aimant. J’y allais d’un coup de voiture, une petite heure pour passer d’un monde à un autre, pour me rendre du profane au sacré. Je n’étais ni Chevalier du Temple protégeant les pèlerins sur la route entre Saint-Jean-d’Acre et la cité sainte, encore moins croisé ou aventurier usant de l’excuse d’une guerre sainte pour me bâtir un royaume. J’avais saisi en vol une opportunité qui était passée devant moi, un matin, quand mon téléphone avait sonné dans mon bureau et qu’une incroyable offre d’expatriation avait changé mon quotidien.


Jérusalem était bâtie sur un groupe de collines et de montagnes des monts de Judée, à environ 750-800 mètres d’altitude. Le noyau historique de la cité s’était développé à l’origine sur la crête de l’Ophel et la colline de Sion, entouré de vallées profondes. Les divers quartiers de la vieille ville étaient reliés entre eux par des ruelles étroites abritant une incroyable diversité d’artisans de toutes sortes : bijoutiers, marchands de céramique, de tapis, de bibelots en cuivre, en laiton, en argent. Il y avait des échoppes d’épices, de pâtisseries orientales, des cordonniers, des selliers, des bouibouis qui te servaient le thé à la menthe ou, mieux que ça, le café à la cardamome auquel j’avais pris goût en Arabie saoudite — mon premier vrai contact avec le Moyen-Orient, plus de trente ans auparavant.


Bien évidemment, il fallait livrer dans chaque commerce les denrées variées qui seraient vendues entre le lever du soleil et la fin de la journée. Pour cela, de braves ânes, attelés à une petite carriole munie de roues probablement empruntées à une automobile en fin de vie, parcouraient le dédale des venelles, tirant sur d’abruptes montées cent, deux cents ou trois cents kilos de marchandises, ou redescendant à vide, leurs sabots ripant bien souvent sur la pierre polie par des centaines d’années de passage d'hommes et de bêtes. Je les avais vus si souvent, ces petits ânes, qu’ils faisaient partie de mon paysage, peut-être même plus que les Loubavitch (5) qui te soutiraient quelques shekels en échange d’un fil de laine rouge censé te protéger des colères de l’Éternel. Curieusement, j’avais toujours ressenti une sorte de peine, de compassion peut-être, en croisant dans une montée, chargée jusqu’à n’en plus pouvoir, l’une de ces gentilles bêtes. Inutile de te dire que ma compassion n’était pas allée plus loin : une fois l’animal croisé, je ne me serais même pas retourné pendant trente secondes pour souffrir avec lui par solidarité, comme l’aurait fait un mensch, ce que je n’étais d’ailleurs pas. À chaque fois me revenait en mémoire l’histoire populaire de ce paysan qui avait voulu habituer son âne à ne plus boire ni manger pour faire des économies, et quand l’âne avait finalement intégré cette nouvelle donne, il en était mort. L’histoire était probablement fausse, colportée sans doute pour faire réfléchir les gens au respect nécessaire des fondamentaux de la vie, mais j’avais été profondément marqué par ce décès imaginaire, sans jamais d’ailleurs avoir vu un âne autrement que sur ses quatre pattes ou se reposant dans de la paille fraîche.


La souffrance animale m’était à la fois connue et inconnue. Comme toute chose qui dérange, j’avais probablement mis de côté ce que je savais de la mauvaiseté de l’homme, de sa méchanceté incontrôlable, parfois.

Je m’étais enfoncé dans le quartier arabe, à la recherche d’un bijoutier qui sût travailler l’argent… Il me semble que c’était un vendredi, un jour où les « croyants » prient plus que d’autres jours, un jour où l’Éternel, barbu ou non, est peut-être plus attentif aux besoins des hommes… Mon Dieu, s’il savait… ! Le petit âne peinait à tirer sa méchante carriole en mauvais bois. Tu n’avais pas besoin d’être vétérinaire pour voir que l’animal souffrait : il te suffisait de le regarder dans les yeux. Son poil était usé à l’endroit où frottait le harnais, mille fois posé, mille fois enlevé. Le regard de la gentille bête n’était même pas un appel à une aide quelconque. C’était un regard de résignation, un regard de réprouvé, un regard qui voulait dire que cette souffrance n’était pas nouvelle pour les ânes de Jérusalem, mais qu’elle se transmettait, hélas, entre les générations, de la même façon que les hommes transmettaient à leurs enfants les petits commerces du souk qui nécessitaient un approvisionnement multiquotidien.


Dans un semblant d’arabe, j’avais demandé à l’ânier de s’arrêter. Il faisait chaud. L’homme portait sur la tête une sorte de shemagh (6), un grand foulard carré replié en triangle à motifs rouges, sur lequel était posé l’agal (7), ce double cordon tressé en laine noire qui maintenait le foulard en place. Entre le foulard et le crâne de l’homme, une petite calotte en coton était posée, censée absorber la transpiration. L’ânier devait aller sur ses quatre-vingts ans. Il était probablement d’une famille jordanienne. Je commençais alors en anglais : « Sir, your donkey appears exhausted, it breaks my heart » (« Monsieur, votre âne a l’air complètement épuisé, ça me brise le cœur »). L’homme avait eu l’air à la fois étonné et contrarié.


Je m’étais approché du petit âne et j’avais plongé mes yeux dans les siens. J’y avais trouvé toute la misère du monde des ânes, le souvenir des coups portés par les hommes pour se défaire d’une quelconque frustration, les nuits passées en dehors d’une étable, les charges excessives portées sans compassion, l’ignorance flagrante de leur statut de bêtes, le mépris. J’avais vu ses longs cils, j’avais senti la poussière sur sa tête et j’avais été soudainement pris de pitié — pas une pitié imbécile dont on te parlerait dans une église, une vraie pitié qui se bâtissait sur la clémence que les hommes devraient montrer par rapport aux bêtes de somme, associées depuis si longtemps à l’histoire de l’humanité. Dans un élan qui m’avait soudainement pris le cœur, j’avais lancé mes bras autour de son encolure, enfoui ma tête dans sa crinière et respiré son odeur d’âne avec passion, avec la même force que s’il s’était agi de l’odeur d’un gardénia de Tahiti, quand il s’agissait en vrai de la simple effluve d’un Asinus simplex. En passant ma main droite derrière son oreille gauche, j’avais senti la trace d’une ancienne cicatrice, une brimade, peut-être… L’espace d’une seconde, je m’étais dit que la bête sentait la même odeur que l’âne d’un certain Yeshoua, ou celui de Balaam, ou même l’âne de Saint-Martin, et j’avais pensé : « Quelle chance ! » J’avais alors pris son museau entre les mains pour y déposer un baiser, car je me sentais, en tant qu’homme, redevable d’au moins un peu d’amour pour cet animal.


Était alors revenue du fin fond de mon enfance l’image du petit âne du marchand de bonbons à la sève de pin qui arpentait avec son maître l’avenue du Général-Leclerc, et celle des petits ânes du jardin du Luxembourg qui laissaient le long de leur trajet près du Sénat du crottin frais qui sentait la campagne et l’écurie. Je m’étais alors imaginé que l’animal avait saisi le sens de ce qui se voulait être un geste d’amour.


L’homme avait continué son chemin vers le haut de la ruelle et le début du souk (. En repensant au petit âne attelé à sa charrette, j’étais resté immobile quelques minutes, de peur d’oublier trop vite la douceur de son pelage.


Chaque matin, à l’heure où le Saint-Sépulcre déverrouillait ses portes, un curieux protocole prenait place depuis le XIXᵉ siècle. Le mode d’ouverture quotidienne de la basilique du Saint-Sépulcre était régi depuis le XIXᵉ siècle par le Statu Quo, un règlement strict imposé par les autorités ottomanes pour éviter les querelles entre les différentes communautés chrétiennes qui gardaient le sanctuaire : Grecs-orthodoxes, Latins/Franciscains, Arméniens, Coptes, Syriaques et Éthiopiens. Ce rituel immuable impliquait la collaboration de deux familles musulmanes de Jérusalem et des religieux qui dormaient à l’intérieur de la basilique. À l’intérieur du Saint-Sépulcre, autour de l’édicule qui abritait la pierre tombale du Christ, des religieux de différents rites tenaient procession à des heures régulières, suivant un programme établi en bonne intelligence, le tout dans des fumées d’encens et sous l’œil attentif des popes de l’orthodoxie grecque, gardiens musclés du tombeau. La moindre incongruité dans la tenue pendant la file d’attente aurait été punie tout d’abord d’un regard réprobateur, puis éventuellement d’une calotte à te faire tourner sur toi-même. On ne plaisantait pas avec le sacré…


À quelque vingt ou trente mètres de l’édicule et du tombeau se trouvait un étrange autel en pierre sur lequel de méchantes bougies, maintes fois éteintes et rallumées, projetaient un éclairage différent de n’importe quel porte-cierge d’une église quelconque. J’ignorais à quoi avait pu servir cet endroit, si du moins un événement avait pris place à cet endroit précis avant la construction initiale de la basilique, celle du IVᵉ siècle. Il régnait à cet endroit exact un silence et une quiétude qui me plongeaient dans une sorte d’extase, sans que je fusse frappé par le syndrome de Jérusalem. Lors de leur obligatoire visite de la basilique, les touristes, calés sur un chronométrage mercantile, se contentaient d’une exaltation de dix-sept secondes à l’intérieur du tombeau — pas assez pour vraiment prier, trop pour ne pas ressentir ce qui était indescriptible… ou pas. Ils ne dépassaient surtout pas le périmètre sécurisé par leurs guides et ne venaient jamais se recueillir devant « mon » pan de mur, là où brûlaient doucement ces bougies qui éclairaient nécessairement l’âme d’un disparu, mais qui donc ? Pour eux, les amoureux de l’or et des encens, seul le centre de la basilique était un lieu générant de l’émotion. En dehors de la liturgie, ces gens-là étaient perdus. Ils n’auraient jamais trouvé le vrai dans le silence, la lumière au-delà de la pénombre. Ils passaient à côté d’eux-mêmes pour cause de programme touristique minuté. Il n’y avait de place dans leur agenda que pour des saints connus, des apôtres martyrs, des anges taillés dans la pierre, du Jésus martyrisé. Aucun d’eux — Allemand, Péruvien, Tchèque ou bien Portugais — n’aurait pris le temps de passer la paume de la main sur la tête d’un petit âne et de sentir au bout des doigts la poussière qui s’y était déposée, trajet après trajet, heure après heure, année après année.

En remontant depuis le quartier juif vers la porte de Jaffa, je m’arrangeais toujours pour passer par la rue dite du Patriarcat grec-orthodoxe, non pas pour espérer y croiser des dignitaires barbus en route vers le Saint-Sépulcre, mais parce que je connaissais l’existence de passages que je voulais secrets, qui te faisaient passer du siècle vers un temps suspendu. Il y avait de petites cours dans lesquelles les bruits et les cris typiques de la vieille ville n’avaient plus droit de cité. Pousser une porte, sans hésiter… Sur celle-ci, un panneau émaillé portait une inscription en grec : Απαγορεύεται η είσοδος (A). Je pouvais toujours prétendre ignorer sa signification et puis, dans la ville de la paix, qui me mettrait en prison pour une intrusion de ce type ?


Une fontaine, deux pieds de vigne, trois de sauge au milieu d’un sol sec : la vie que tu devinais derrière les murs de pierre n’avait aucun intérêt, que ce fût celle du secrétaire particulier du Patriarche ou du Métropolite (9). Tu te faufilais entre deux portes, sans bruit, en retenant ton souffle, et tu te trouvais au milieu d’un silence — tellement silence qu’il en était assourdissant, t’empêchant même d’écouter les battements de ton cœur. Il n’y avait plus de Dieu, de conflits, de sécheresse, de faim, de jalousies, d’envies. Il y avait simplement quatre ou cinq tourterelles turques, deux ou trois huppes fasciées et une paire de vanneaux sociables, visiblement nourris et hydratés par une bonne âme du Patriarcat qui gagnait son ciel en prenant soin des oiseaux de l’Éternel.



© Sylvain UBERSFELD pour Histoires d'U

 
 
 

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