L'ECUME DU TEMPS
- 23 mai
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Cela avait pris bien du temps, trop, probablement. Je sais….je ne m’étais jamais interrogé véritablement sur des tas de choses d’importance, j’avais laissé les vraies questions se mettre patiemment à la queue-leu-leu, et attendre leurs réponses, chacune à son tour. Oui, Je pouvais bien attendre pour trouver les bonnes clés, pour déverrouiller ces interrogations récurrentes, tu sais, j’avais encore tant d’années devant moi... Des questions normales ? dirais-tu, mais aussi des interrogations bizarres pour certaines, même inopportunes pour d’autre, des trucs à la con sur lesquels tu dissertes dans la salle d’attente d’un aéroport ou d’une gare, patientant avant un prochain exil, une future escale. Entre deux avions, trois trains j’avais questionné l’après, le deuil, les raisons d’une vocation, la peine de mort, la cruauté, le pourquoi de la pauvreté ou du dénuement, comment naissait l’amour, les chiens pouvaient ils ressentir l’injustice, que penser de Dieu, du Bouddha, ou des cerisiers dans un parc du Japon, lequel croire parmi les mensonges des politiciens, un parfait au café avait-il plus de mérite évocateur qu’un sorbet aux fruits de la passion ?
Je m’étais interrogé sur la montée du Nazisme, la construction des pyramides, la fin tragique de Robespierre. Je m’étais aussi demandé pourquoi l’encens dans les églises sentait-il si bon, meilleur encore que le papier d’Arménie « Ponsot » qui parfumait ma chambre d’enfant pendant les rougeoles, les grippes, les saloperies de maladies qui, heureusement, te faisaient louper l’école ?
Par quel miracle certaines odeurs pouvaient-elles te relier à ton enfance, pourquoi certains bruits étaient-ils restés gravés dans ton cerveau ? Et ces souvenirs visuels qui étaient tellement encore présents, même après ces années adultes, que tu les savais imprimés dans ta mémoire de façon permanente, prêts en une nanoseconde, à être remis sur le devant de ta scène à la simple évocation d’une mot, d’un mois, ou d’une date… J’étais un homme de goût et un homme de senteurs, des petits machins de rien du tout que ma mémoire avait semé sur ma route de vie, afin que je puisse toujours retrouver mon chemin, revenir en arrière, et me réfugier dans une tour qui saurait résister aux coups de boutoir des grands vents.
Il y avait le goût du foie haché de chez Goldenberg, celui de la pâte de sésame, il y avait l’odeur du tchoulent, il y avait l’odeur du goudron chaud qui envahissait la rue de mes rentrées scolaires à l’école de la république, et celle, bien mystérieuse, et jamais analysée de la cage d’escalier d’un immeuble du 17 rue Saint Romain, dans le sage périmètre de la rue du Cherche-Midi. Du goût, des odeurs, je passais facilement aux images, en sautant sur la pointe des pieds, en les faisant venir par petites touches, un peu comme mon ami Caillebote créait de la magie avec ses toits et ses raboteurs de parquet.
Il y avait les tourterelles… Oui, je sais, les tourterelles, je t’ai déjà raconté, autre part, te souviens-tu ? Un photographe de plage au « Ruban Bleu », quelques mètres carrés de privilège en bord de mer, à Juan-les-Pins, au milieu des années cinquante….Trois tourterelles que l’homme de l’art faisait poser sur les épaules des enfants, pour soutirer une photo aux parents. Avec son « Foca » professionnel, l’homme se baladait sous le soleil, de la plage du Colombier jusqu’à Pédalo-Plage, en passant par Le Trident et la plage de Moorea. Et puis le photographe rentrait vers son labo, une fois les clichés dans la boite, les trente-six cadres de sa pellicule Kodak ou Agfa proprement impressionnés, et il passait son après-midi à développer le tout, et tirer les photos qui seraient vendus en fin d’après-midi, aux parents des enfants qu’il avait fallu sortir de l’eau parce que « il était l’heure » et qu’on allait « prendre froid ». Avions-nous, les enfants, souhaité avoir des tourterelles à la maison ?
Curieusement, je n’ai pas de souvenir de qui avait initié cette aventure colombophile… Peut-être était-ce une idée de ma mère ? Ou bien une initiative de mon père, que je soupçonne, à postériori, d’avoir eu une âme généreuse, qu’il protégeait par un incroyable mutisme . Dès qu’il s’agissait de parler d’émotions, il devenait imperméable et silencieux. Avait-il du mal avec les mots ? Toujours est il que cet homme de bien, largement plus intellectuel que véritablement manuel, quand il s’agissait de bricoler avec précision, avait fabriqué, à l’aide de panneaux d’isorel (1) et un écheveau de fils en plastique, une cage d’une incroyable laideur, et qui n’avait de cage que le nom, puisque selon la température, les « barreaux » se dilataient, offrant aux trois tourterelles, achetées quai de la Mégisserie, la possibilité d’une escapade dans l’appartement de deux étages, sous les yeux des deux chats étonnés.
A intervalles réguliers, les gentils oiseaux chantaient, sans même réaliser que leur liberté d’avant n’était plus qu’un souvenir. Mais bien sûr, à l’époque, la liberté, je m’en foutais un peu, alors je restais, assis en tailleur, sans colère ni tristesse, pendant de longues minutes, à les regarder picorer dans leur mangeoire, les graines « SANRIVAL » mises à leur disposition. Dans mon royaume protégé du Petit-Montrouge, près de la Grande Eglise, il y avait d’autres oiseaux, en cage eux aussi, et qui ne semblaient pas affectés par cet enfermement. Compagnons inséparables des concierges, les serins lançaient des trilles, dès le début du printemps. Alors, un oiseau derrière des barreaux, tu penses….c’était normal, sinon il s’envolerait, tu vois… Oui, c’est vrai, je n’avais jamais pensé qu’un oiseau, un chien, un chat, une vache Aubrac à qui on venait de prendre son veau, puisse ressentir un quelconque chagrin. Le chagrin, c’était venu après, tu vois..
Le temps des vraies questions était arrivé au moment où commençait à s’effriter ma vieille carcasse, celle qui m’avait porté vers l’aventure, les aventures, à l’époque où les priorités étaient le quotidien, le réel, la mission. Avec ma vie de patachon, Je n’avais que peu de temps pour me laisser envahir par des dérives émotionnelles qui déboulaient pourtant souvent, pendant mes rares moments de quiétude. La mort ? L’après ?Le ressentiment ? Le pardon ? Je m’en foutais toujours un peu, je m’en foutais beaucoup, puisqu’en vrai, j’étais immortel. Comment ?
Tu ne me crois pas ?
Et puis un jour, j’avais commencé, sans m’en rendre compte, à mettre de l’ordre dans ma tête, cette tête dans laquelle régnait, depuis des années, depuis toujours, en fait, un vaste bordel. J’avais, sous l’occiput, un mélange de fil de fer barbelé, de pensées suspectes, de rébellion passées, de souvenirs douloureux, une saloperie composite qui m’empêchait de penser droit, et me ralentissait le pas. J’avais des blocs de granit sur les épaules, et le dos commençait à plier. Je n’avais jamais sérieusement envisagé de « mettre de l’ordre dans mes affaires », comme on dit pudiquement chez les bourgeois, quand on veut éviter d’aller plus loin en évoquant une déchéance physique à venir, dont l’issu ne peut être qu’une boite en sapin.
Boite en sapin ? ou bien la transformation en chaleur et lumière dans un vague crématorium, avec pleurs hypocrites du genre « il était si gentil, si bon, si bla-bla-bla » Parce que ma vie n’avait pas toujours été douce comme les bords du Rhin au printemps, ou les lagons de Bora-Bora, je m’étais laissé envahir, parfois avec un intense plaisir, par une sorte de mal-être qui s’était ancré profondément depuis les culottes courtes, et qui , tel une tumeur, me bouffait l’âme à petit feu, obstruant ma vision du « vrai réel ». «On » m’imposait des conditions que j’acceptais à contre-cœur. Je n’avais pas la méthode, je n’avais pas de gourou indouiste pour me guider sur la voie de l’illumination qui mène au fameux Nirvana, cette extinction des passions et de l’ignorance . Il n’y avait pas de Maître Zen pour m’initier à la méditation.
Puis, finalement, du jour où les contraintes s’étaient estompées, j’avais laissé la vie me guider, et tous les souvenirs s’étaient présentés au garde-à-vous, en me criant « moi, moi, moi d’abord », chacun me renvoyant vers un moment particulier de ce qui faisait mon passé, de ce qui faisait mes joies, de ce qui faisait mes hontes. Il avait fallu faire un sacré tri, enlever la limaille qui s’était déposée sur les moments bénis, restaurer des vérités, purifier des mémoires enjolivées, adoucir des fausses souffrances. Il y avait une caverne entière, avec des étagères, et sur le sol, un indescriptible fatras de sac à dos, remplis de bon, de mauvais, de neutre.
Des années de chemisettes à manches courtes, de pantalons longs en velours à côtes, de nuits en train, de réveils dans la gare d’Interlaken-Ost, d’ arrivées en gare d’Antibes. Il y avait aussi cette étrange période pendant laquelle ma vie avait basculé, sans que je ne puisse trouver un quelconque secours pour me guérir de cette prédation qui m’avait déstructuré l’âme …sacré sac à dos, nom de dieu ! Un silence qui faisait tellement de bruit, qu’il en était devenu assourdissant…Mais il fallait tout garder, il fallait avant tout, trier ce fouillis, tirer probablement des enseignements, élaguer des jugements mal bâtis alors, maintenant que le temps n’était plus un obstacle, j’avais commencé à apprendre la patience….
Je me savais mystique, surtout pas religieux(1) et pendant des années j’avais bouffé du curé. Je n’ignorais pas ma perméabilité aux choses de l’esprit. Ce n’était pas une certitude, c’était une possibilité. Aucune aide ne pouvant venir des hommes, il fallait bien chercher autre part. Alors, jour après jour, semaine après semaine, je guettais un signe, des signes, me confirmant que je marchais dans la bonne direction. Un oiseau qui chantait, le regard d’un chien, une odeur d’essence d’aviation, celle du foin coupé qui m’envoyait cul par-dessus tête, le goût retrouvé d’un bonbon à la sève de pin, tout était pour moi une sorte de confirmation du bien fondé de mon cheminement.
Peut-être était-ce dieu, qui n’existait plus, qui m’envoyait des signes, en espérant que je saurais les attraper ? Pendant cette période de transition, avec la calebasse qui était en ébullition, je m’étais accordé quelques heures au bout d’un route nationale, dans un coin de France qui , jusqu’à présent, m’avait laissé indifférent. Au fond d’une crypte, dans une église, la statue d’une certaine Sarah la Noire ne m’avait pas fait grand effet. Ce n’était, après tout, qu’une curiosité pour touristes, ou un objet de vénération pour les gitans qui affluaient chaque année aux Saintes-Maries.
Ce qui m’avait bouleversé, c’était surtout cette incroyable touffeur, cette chaleur dégagée par des centaines de bougies allumées, qui m’avait donné l’impression de me trouver au sein d’un incroyable respiration, d’une haleine qui sentait le suif et le mystère. C’était un étrange scirocco qui aurait soufflé, d’un seul coup, dans ce lieu insolite, créant une sorte de tourbillon émotionnel auquel, visiblement, j’avais été sensible.
Ce coup de vent imaginaire m’avait mis en larmes, j’étais vite sorti de cette vieille église, ne pouvant plus supporter l’incroyable chaleur, et avais eu du mal à sécher les pleurs qui m’avaient choppé l’âme, d’un seul coup d’un seul, alors que je n’y étais pas préparé. Pris entre le profane et le sacré, l’incrédulité habituelle et la croyance en la mémoire des pierres, J’avais simplement pensé que cette émotion incontrôlée était un signe certain que quelque part, au fond de je ne sais quelle noirceur de l’âme, un petit peu de clarté avait commencé à filtrer. Sur le chemin du retour, au travers de cette Camargue où, quelle tristesse, on mangeait du saucisson de taureau, les flamands m’avaient parus plus roses, plus élégants encore, les champs plus plats, le ciel plus bleu que bleu.
A l’époque bénie de mes quinze ans, quand les automnes étaient faits de trompettes de la mort et de confitures, nous étions parfois appelés près de la bassine en aluminium qui chauffait sur la gazinière.
Dans une soucoupe blanche en faïence émaillée, se trouvait une sorte de mousse d’un blanc rosé, que ma mère appelait de l’écume. « C’est le meilleur des fruits qui remonte à la surface » disait-elle. Alors, je plongeais à pleine cuiller et l’écume me fondait dans la bouche en laissant un goût de fraise et de sucre, de poire ou d’oranges.
Depuis le début de mon automne, ce n’étaient plus des poires, des pommes ou des fraises qui cuisaient à feu doux. J’avais mélangé, pêlemêle, dans un chaudron qui résisterait au temps, le bon et le pas bon, le béni et l’ordure, la provocation et le regret, l’insulte et la louange, et tout ce qui n’avaient pas trouvé sa vraie place sur l’étagère des souvenirs.
Alors, à force de temps de cuisson, de surveillance, et de patience, le meilleur, qui était plus léger à porter que le reste, était remonté à la surface , formant une écume épaisse , dont j’avais rempli plusieurs dizaines de pots de verre « Le Parfait », en prévision de mon Hiver, en espérant que j’en aurais assez pour aller sereinement jusqu’au bout de la route.
Miramas,
Mai 2026
(1) L'isorel (en anglais hardboard ou masonite aux États-Unis) est un produit qui se présente sous forme de panneaux de fibres dures de bois transformées sous haute pression.
(2) Voir aussi MINJAMMEN FRA ISLANDI
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