DEUX OLIVIERS
- 11 avr.
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« Assir, Tata…..Assir »…
Ma petite étincelle de vie, ma Bambi, avait tapé avec sa petite main, sur l’assise de la vieille chaise longue rescapée de l’exode de Vendée, cette veille chaise longue foutrement inconfortable, condamnée à rester statique le long du mur de la maison.
Alors, « Tata », qui se nommait en vrai Sacha, avait curieusement obéi à cet ordre comminatoire, et avait sauté pour se placer entre nous deux, agitée par ce qui semblait se profiler comme une séance de câlins et de caresses sur son poil blanc. Moi, engoncé dans mon blouson d’hiver, le crâne enfoui dans un bonnet informe, pour me protéger du froid venteux de mars, je m’étais senti tout simplement heureux alors que, pour quelques instants, le temps s’était arrêté, nous laissant tous trois près l’un de l’autre, si près que l’on pouvait entendre nos respirations, si près que nous ne faisions presque plus qu’un seul être. On pouvait ressentir ce qui, mystérieusement, nous liait l’un à l’autre, cet amour inexplicable pour une petite fille qui avait attrapé mon cœur, cette complicité avec la gentille Sacha, qui éclairait mon quotidien, un attachement qui me renvoyait vers un passé de manque, dont j’ignorais l’origine.
La petite fille avait pris le cou de la chienne, dans un grand geste de tendresse, qui m’avait ému.

La chienne n’avait pas été surprise de cette manifestation d’affection, car les deux se connaissaient depuis de nombreux mois. L’espace d’un instant, tout était comme tout devait être. Oubliée, la terre de remblai qui entourait la maison, oublié l’amandier qui, je le pensais, ne donnait pas d’amandes, oubliés les deux oliviers si mal taillés que jamais un oiseau du ciel ne pourrait traverser leur feuillage, oublié ce coin de France qui ne ressemblait pas à mes souvenirs du Sud. L’épreuve de l’exode de Vendée avait laissé quelques blessures qui, je le savais au fond de moi, ne s’était pas encore cicatrisées, si tant est qu’elles le soient un jour. Au lieu de cheminer d’un pas allègre, vers le sapin, comme un homme sensé aurait pu le faire, j’avançais à petits pas, des pas prudents, comme si je redoutais que le sol ne se dérobe à moi. J’avais des cailloux dans mes souliers, et probablement un ressentiment d’avoir découvert que Miramas n’était pas ce que j’avais espéré.
Alors, je m’étais inventé du rêve, des médicaments pour l’âme, un peu de douceur pour les yeux, un truc aussi doux que les bonbons à la sève de pin dont le goût t’envoyait au bout de l’imaginaire, quand je n’étais pas encore qui je suis devenu… J’en voulais à mes souvenirs, j’en voulais à la Provence, j’en voulais à l’horizon des petites montagnes qui faisaient semblant d’être les Alpes, mais qui n’étaient que les Alpilles, un nom certainement inventé pour faire prendre des vessies pour des lanternes, à ceux qui aimaient les grands sommets, qui te rapprochaient du ciel. Mon sud à moi, c’était celui des années cinquante, quand les chauffeurs des autocars couleur crème des « Rapides Cote d’Azur », portaient une casquette et une blouse blanche, quand, sur la plage de Juan-les-Pins, officiait un photographe ambulant et ses trois tourterelles apprivoisées, quand le marché d’Antibes se tenait dans la vieille ville, sous de longs toits en tôles, alors que l’air embaumait le thym et le basilic.
Mon sud à moi, c’était les galets de Cagnes-sur-Mer, le bruit incessant des cigales, le crissement des petits cailloux dans le parc du Mas Djoliba, les refrains des Platters , l’odeur des figues, la fumée des grosses locomotives à vapeur, qui tractaient leur convoi entre Nice et Marseille, mon sud à moi, c’était José, le plagiste du « Neptune », un microcosme dont nous faisions partie, en juillet ou en aout, quand venait le temps de fuir Paris et de se laisser emporter par les vagues. Dans mon imaginaire, Miramas était restée, certainement, une ville ferroviaire, avec ses machines énormes, ses « Seigneurs Grandes Roues » amoureux de leur locomotive, qui n’auraient jamais fait un autre métier que celui de conduire avec maestria leur « Pacific », comme Jacques Lantier dans « La Bête Humaine »… Mais, en vrai, disparue la rotonde dans laquelle dormaient les « 141 », disparue la ville cheminote, envolées les montagnes de charbon, les briquettes qui alimentaient les foyers des locomotives, toujours affamés, et qui laissaient une fine poussière grise sur la peau des conducteurs de ces grands engins. Encore sous le coup de cet exode qui m’avait privé de « ma » Vendée, j’avais pris en grippe cette ville de Miramas, où l’on ne voyait que des immeubles sans âges, privés d’âme, des bars pour hommes, des rues infectées par la sinistrose, des places qui avaient définitivement oublié d’être conviviales. Il n’y avait pas de « mas », on m’avait menti, on m’avait privé du bonheur de me sentir à ma place, comme j’avais pu le vivre entre Anjou et Océan, avec en prime, les hérons blancs qui envahissaient les champs à chaque épisode de semis. Il n’y avait pas de semis, pas de blé qui se balançait dans le couchant. Il y n’y avait qu’une ville dortoir, un confluent de cultures qui donnait une impression de « non-lieu ». Heureusement, il y avait Bambi, mon soleil, ma joie de vivre.
« Tourne Papy, tourne »…..alors je faisais tournoyer la balançoire accrochée au chêne du petit jardin, et ma petite-fille s’envolait en fermant les yeux, en me disant : « encore, Papy, fait tourner, j’adore »…..alors, dans les tournoiements, au bout de la balançoire, le temps s’arrêtait, pendant quelques secondes, et le bonheur faisait du bien aux cicatrices.
Tu dois comprendre, mon cœur avait deux enfants, cette petite âme d’un peu plus de deux ans, et Sacha, avec qui j’avais un lien si fort, que partir faire des courses et devoir justifier de mon absence, quelques minutes, m’était presque insupportable, et quelques heures m’était un déchirement du plus profond de moi.
Pas très loin de la maison, une énorme pinède tenait lieu d’excuse à la mocheté de la ville. Des pins maritimes libres, grandissaient sous le soleil bienveillant, des sentiers ombragés se tortillaient à leur gré, t’emmenant là où tes pas ne voulaient par te conduire. J’avais développé, pour cette pinède, une affection particulière, sans même savoir pourquoi, peut-être était-ce de voir les pins incliner leur tête au moindre coup de mistral, qui m’avait séduit ? ou bien la tranquillité qui séparait ce coin de nature, de la grisaille de l’agglomération ? Alors, le temps d’une escapade sylvestre, je marchais, le cœur en bandoulière, en m’inventant un passé, en m’imaginant un futur, qui se réduisait pourtant comme peau de chagrin, de semaine en semaine, de mois en mois. La routine du retour de Bambi chez ses parents, à Istres, impliquait un choix stratégique, selon l’heure du jour : une voie dite rapide, sans intérêt, avec d’un côté la voie ferrée et de l’autre des bâtiments industriels, et ce que nous appelions « la petite route », un aimable tronçon de bitume, ombragé par des platanes bonhommes, plantés il y a longtemps pour protéger du soleil les carrioles Provençales d’une époque sans voitures.
Pendant huit kilomètres, entre la sortie de Miramas, et l’entrée d’Istres, je faisais semblant d’être autre part, un jour dans un Anjou de charme, un autre dans une Bretagne plein de légendes, un autre encore dans un coin de Vendée, m’attendant à voir surgir un village d’antan avec son clocher . Je savais que ces quelques instants de plongée dans l’imaginaire, n’étaient qu’une manœuvre dilatoire de mon esprit, mais j’accueillais toujours ces quelques instants avec un plaisir secret qui, chaque fois, avait sur moi le même effet, me redonnant l’espoir que je ne devrais pas me satisfaire pour toujours, de ce coin de France jusqu’à ce que mes yeux se ferment car, c’était certain, il y aurait pour moi un vieux village, dans le Jura, un grande colline, un haut de falaise, une plaine immense, pour accueillir mes dernières semaines. Même si je n’étais pas un homme du passé, imbécilement accroché à ce qui n’était plus, larmoyant sur ce qui avait été, ou bien sur le devenir d’une époque déjà lointaine, j’avais finalement compris que j’avais besoin d’authentique, cet authentique qui m’avait agrippé la manche, et ne voulait pas me lâcher. J’avais besoin de vieilles pierres, j’avais besoin d’un pot-au-feu, du parfum de l’huile solaire, de l’histoire des trois-petits-cochons…
Une partie de l’enfance s’était planqué entre deux neurones, et, puisque refusant définitivement de sortir de sa cachette, j’avais finalement composé avec, et cela m’allait très bien, surtout que sans le savoir, Bambi, ma douceur, mon viatique, qui n’était même pas de ma chair, me donnait régulièrement l’occasion de faire de longs plongeons dans la mémoire de ce qui avait été. Avec son intrusion dans ma vie, J’avais eu soudain l’envie de la protéger de la noirceur du monde, l’envie de lui apprendre les chiffres, le nom des doigts de la main, de lui expliquer le chant de la mésange, celui du coucou, la légèreté d’une fleur de pissenlit, la douceur du regard de Sacha.
Jamais on a vu, jamais on ne verra, la famille tortue courir après les rats…Comptines après comptines, le gout de la prime enfance avait refait surface, un goût remonté d’on ne sait où, et ma mémoire de vieux grincheux avait enregistré, sans efforts, l’histoire du crocodile partant combattre les éléphants, celle du petit homme qui avait une drôle de maison, ou bien, celle encore de la gentille « aloulette » qui allait être plumée…. J’avais également trouvé dans la mémoire du monde, les bons outils pour décoder des mots comme « caco » qui désignait les sandales de Bambi, « boubak » qui signifiait poubelle…
L’église de Miramas était d’une laideur à faire fuir le Jésus, ses archanges, et tout le tremblement. C’était un bâtiment gris, construit au début du siècle dernier par un architecte sans imagination. Le long de l’artère principale, une vague avenue Charles de Gaulle, les petits commerces s’étaient transformés en locaux à louer, sans que personne n’en veuille. Dans les quelques cafés restés ouverts, on ne servait presque plus de Pastis, et les femmes étaient absentes, probablement saturées par des tâches domestiques. On n’y parlait plus de machines à vapeur, de régulateur, de boite à fumée, de rotonde, de bielles, on n’y parlait plus de « grandes roues ». On y supputait sur les courses équestres, on y pariait sur les matchs de ballon rond. A Miramas Les cheminots n’avaient plus leur place depuis longtemps. Les anciens s’étaient envolés vers un éternel voyage, seuls étaient restés, de la grande époque, plusieurs hectares de voies, de croisements, de talus, et des centaines de wagons qui avaient été laissés sur place, la SNCF jugeant probablement qu’il eut été plus couteux de les recycler, plutôt que de laisser la rouille avaler le souvenir des millions de kilomètres parcourus sur les rails d’acier. De temps en temps, le souvenir de mes héros Vendéens, venait taper à ma porte.
Alors j’avais tenté de retrouver des grands hommes qui auraient pu de donner un point d’attache à ce faux sud, mais à part Fernandel et Jean Le Poulain, je n’avais rien trouvé qui évoque l’Histoire et me permette de faire arrière toute, en esprit, ou bien de trouver un lien avec le vrai passé, celui qui survit sous la terre, celui dont se délectent les archéologues. J’avais pourtant un voisin célèbre, un certain Mchel de Notre-Dame, né à trente-cinq kilomètres de l’impasse de Taussane-Nord, où la vie m’avait expédié ; Saint Rémy de Provence n’était qu’à quarante minutes par une route bordée de vignes, des vignes qui auraient fait honneur à Bacchus. J’avoue que je m’étais même interrogé sur l’existence d’une possible prophétie de ce curieux personnage, qui aurait mentionné, d’une façon alambiquée et indéchiffrable au commun des mortels, la prévision de mon exil forcé de la Vendée, vers ce sud, qui n’avait de sud que l’orientation d’une aiguille sur une boussole pas très futée. Le seul lien qui pouvait me rapprocher de l’âme de ce Nostradamus, était culturel, puisqu’il partageait, avec moi, une lointaine appartenance au peuple de l’ancien testament.
« La mer…..des bateaux »…a juste un peu plus de deux ans, la petite Bambi s’extasiait devant l’eau. Ce n’était pas l’océan pacifique, la mer rouge, ou même la Méditerranée, ce n’était qu’une traitrise pour les yeux, qui se nommait l’Etang de Berre….Parfois, pour rejoindre Istres, je passais par la « route côtière » , une route sinueuse qui suivait pendant un moment le profil de l’étang. Alors, pour quelques minutes, sous les pins maritimes, je roulais sur une côte d’azur imaginaire, rentrant vers ma propriété qui dominait la mer, et Bambi, avec ses grands yeux curieux, observait les petits voiliers qui faisaient semblant d’être en route pour la conquête d’un lointain territoire. J’étais persuadé que la petite fille était une naïade échappée de la mythologie Grecque, tant son attirance pour l’eau était manifeste, que ce fut l’eau sans âme au bord de la petite plage de Saint-Chamas, ou bien l’eau mise à disposition de Sacha pour se désaltérer. Partout où il y avait de l’eau dans une flaque, dans un seau, dans un évier, Bambi était là, présente, et plongeait avec délectation, ses petites mains dans le liquide.
Au bout de la route sinueuse qui longeait l’étant et menait à Istres, un sommet de côte te faisait apercevoir une horrible verrue, à l’horizon de Fos-sur-Mer. Un complexe industriel où accostaient des chimiquiers venus du bout du monde. Non, ce coin paumé n’était pas mon sud. Fos-sur-Mer…la première vision de ce fatras visuel, dont on ne pouvait, à distance, évaluer correctement l’étendue, m’avait renvoyé vers l’époque des bâtons de craie, la communale de la Rue Prisse d’Avennes car, dans un manuel scolaire de géographie, des photos d’époque, supposées être à usage pédagogique, illustraient, en la glorifiant à la mode des trente glorieuses, l’installation d’un complexe pétrolier pas loin de l’étang de Berre, dans une zone mitoyenne de Port-de-Bouc. La première vision de cette horreur industrielle, m’avait fait basculer dans la morosité. J’étais tellement attaché à l’odeur de la terre, aux couleurs des champs, aux senteurs des forêts, que je ne m’imaginais pas être forcé par le destin, de respirer des dégueulis olfactifs d’une industrie nécessaire, mais pour moi incongrue. J’avais été sauvé par le gong : à Miramas, on ne sentait pas grand-chose des émanations industrielles, une vingtaine de kilomètres nous protégeait des opérations pétrochimiques qui prenaient place depuis mille-neuf-cent-soixante-et-un. A l’époque du Grand Charles, quand l’avenir industriel de la France était certainement glorieux, ou, pour le moins, prestigieux. Mais, en fait, à Miramas, on ne respirait rien d’exotique, et le seul parfum de thym qui m’ouvrait une porte cers le rêve, était celui des quelques brins qui croissaient, péniblement, au pied du figuier en pot , trônant au milieu de le terre sans intérêt qui étalait des quelques mètres carrés sous la morsure du soleil.
Et puis il y avait ce putain de vent, ce salaud de courant d’air qui te soufflait dessus, par périodes, au mieux pendant trois jours, au pire pendant neuf, t’empêchant de vivre normalement, de respirer à ton rythme, de marcher, même, sans la menace de te faire culbuter le corps et l’esprit par la violence des bourrasques. J’aurais, à la limite accepté ce vent, s’il avait soufflé à Anvers, Rotterdam, ou au Havre, car dans mon esprit le vent et l’aventure maritime s’accordaient bien, mais là, dans ce sud, non seulement il fallait vivre avec le mensonge, mais en plus il fallait accepter les coups de boutoir du Mistral imprévisible qui excluait de tes journées, les séances de balançoire de Bambi, et la réalisation de pâtés de sable dans le bac près de la petite terrasse. Les jours de grand vent, J’en voulais à la nature, j’en voulais au destin. Les jours de grand vent, les tourterelle qui, d’ordinaire regardaient la vie depuis leur perchoir en fil électrique, disparaissaient du regard des hommes, et allaient se cacher dans des endroit protégés des bourrasques agressives. Seules, quelques corneilles s’agrippaient aux tuiles des toits, s’estimant plus forte que le vent.
Après le petit étang, où se posaient parfois quelques mouettes désorientées qui s’étaient trompé d’adresse, entre deux immeubles d’habitat dit « social » se dressait le marché du samedi .A chaque fois que je passai devant, me revenaient les souvenirs des souks de Jeddah, du grand Bazar d’Istamboul, ou du marché El Arabi, à Khartoum, quand le Moyen-Orient était mon terrain de jeu, et que je ne buvais jamais mon café sans y avoir ajouté deux ou trois graines de cardamome. Des piétons inattentifs, perdus dans leurs souvenirs à eux, traversaient la rue sans se soucier des voitures, alors, plutôt que d’en blesser un à cause de ma propre inattention, j’avais vite choisi une route alternative, quand il fallait aller chez « Momo », le « primeurs », qui ne s’appelait pas « Momo », mais vendait des fruits et des légumes à la population bariolée de Miramas.
Quand le moment venait de se rapprocher de l’autoroute qui s’en allait vers l’Espagne d’un côté, et de l’autre me rapprochait de « mon sud »,des masses de souvenirs frappaient à la porte de ma mémoire. Alors, bien sûr, je les laissais entrer, pêle-mêle et, plus de soixante-dix ans après, j’entendais l’incroyable bruit des vraies cigales, je revoyais l’arrivée à la gare d’Antibes, en fin de soirée, cette gare qui sentait la figue, je me souvenais de l’odeur de la fumée de la locomotive du train rapide « Le Mistral », du vieux marché saturé de l’odeur aimable des herbes de Provence.
A quelques minutes, sur l’autoroute qui allait vers l’est, se trouvait le poste de péage de Salon-de-Provence, ce point de passage obligé sur la route des vacances d’enfance, il y avait bien des années. A l’aller c’était chouette, « dans deux heures on est arrivés », alors qu’au retour, un grand silence avait remplacé l’enthousiasme, en passant la barrière de péage ce point de passage tragique, quand il fallait faire le deuil de « mon sud », en remontant vers Paris.
Je n’avais pas la « vocation » des Bouches du Rhone, et les souvenirs que Marcel Pagnol avait laissé dans ma mémoire, appartenaient à une époque déjà révolue. Ils étaient souvenirs de souvenirs, chaque jour s’effilochant un peu plus. Marius, Fanny et Cesar étaient rangés dans un placard, remplacés par la DZ Mafia, et la bouillabaisse du Vieux-Port était produite industriellement dans de vagues usines de mise en boite. Le Garlaban, la Bastide Neuve, la Treille, m’étaient sortis de l’esprit. Non, ce n’était pas le sud, « mon sud », ce n’était qu’une vague copie, un faux de mauvaise qualité, un sale compromis.
Le jardin était l’ennemi des jardiniers. De mauvais herbes s’agrippaient profondément au mensonge souterrain qu’était cette terre de remblai. Un vrai figuier en pot, bien vivant, avait fait de la place pour quelques pivoines, et au pied de thym dont je t’ai déjà parlé. Son parfum mettait du baume au cœur.
Les mains frottés de thymus, je les plaçais devant mon visage et je respirais à plein poumons…..alors des images vivaces de la colline de Roquefort les Pins, se présentaient à moi. Mon père et ma mère, coiffés d’un chapeau de paille, les grands pins sous le soleil, l’ermite qui vivait dans sa cabane et remerciait la vie chaque jour, en dépit de son dénuement, ou plutôt grâce à celui-ci. L’odeur douce du melon d’été, le goût de sucre de la pastèque dégustée en famille….Ce pied de thym était devenu un lien émotionnel. Le brave figuier, comme un bon père, le protégeait des mauvais coups de la pluie d’hiver et du Mistral de printemps.
L’amandier, dans son coin, ne produisait que des coques sombres qui se déposaient au pied de l’arbre. Des corneilles intelligentes, perchées sur son faîte, ouvraient les fruits et se gavaient, laissant tomber au sol ce qui n’était pas mangeable.
En arrivant à Miramas, et en découvrant ce substitut de jardin, qui n’était même pas un espace vert, j’avais eu pour projet de disperser dans des endroits stratégiques, des mangeoires pour nourrir les mésanges, les corneilles, et surtout, les tourterelles, pour qui j’avais un amour particulier, mais ma Muriel, mon Saint-Vincent-de Paul, m’avait fait sagement remarquer que dans le sud, les oiseaux ne souffraient jamais de la faim, et que la nature se chargeait d’apporter aux oiseaux, tout ce qu’il fallait pour leur survivance. Elle avait raison, mais en quelques secondes, j’avais été privé du rôle de père nourricier que je m’étais donné quand, en Vendée, je veillais au bien être des moineaux, rouges-gorges, merles, qui fréquentaient assidument mes cabanes et se délectaient des boules de graisse faites « maison », placées au bon endroit. De temps en temps, protégé par le voile de la fenêtre qui donnait sur le jardin, je pouvais observer des pies énormes, bien nourries, marchant lentement sur ce que nous appelions pelouse, à la recherche d’une miette, d’un résidu d’amande, d’une graine d’on ne savait quoi, qui serait venue s’échouer sur cette terre qui n’en était pas une. Les corneilles, de leur côté, brisaient également la coque des amandes chapardées, et frappant les fruits sur les tuiles du toit..tac-tac-tac-tac…… !
Bambi, ma lumière, était intéressée par tout ce qui était vie, une fourmi, un escargot, un mille-pattes, un gendarme, un scarabée, une araignée. Alors, j’étais sollicité pour aller décrocher d’un mur, tel ou tel diplopode, et lui présenter l’individu qu’elle regardait attentivement, concentrée, pleine d’attention, en disant « garder dans la main, papy, garder dans la main », se protégeant ainsi d’un risque imaginaire de morsure…
Bambi, ma vie, peut-être le dernier amour vrai de mon existence, la joie de ces années d’un déclin physique dont j’étais conscient, accompagnait mon quotidien, même au travers de son absence d’un jours, deux, ou d’une semaine. A chaque fois qu’elle franchissait le pas de la porte, a chaque fois que j’anticipais son arrivée, un bonheur qui ne portait pas de nom, m’enveloppait dans une sérénité rare. Sans même connaitre l’importance de ses gestes, elle me confiait des dizaines de bâtons en bois, des vingtaines de cailloux polis par le temps, des trentaines de fleurs sauvages, comme l’on donne à un voyageur en partance, des talismans pour le protéger au long de sa route.
Alors, parfois, je la regardais du coin de l’œil, tandis qu’elle était immobile quelques instants, perdue dans ses pensées, en me disant que le bonheur d’être avec elle, ce bonheur que je ne pouvais pas m’expliquer, était probablement une sorte de « récompense » après cet exode forcé et douloureux, qui m’avait vu laisser dans leurs champs, les hérons blancs de Chantonnay, et sur leur pieu d’acacia, les petits faucons de La Boutetière.
Et tout était à sa place, dans le meilleur des mondes
Miramas
Avril 2026

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