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BONNE JOURNEE

11 oct.
4 min de lecture

Pour Marie D. de la Sanha de Mar, fidèle lectrice.



Il faut vraiment être con ou masochiste pour mettre son réveil à 4 h 30 du matin !


Je suis les deux… Avec une pendule à l’intérieur du cerveau, il est sûr que dès 3 h 45, la mécanique va commencer à se mettre en route… alors on sort du lit en pleine nuit, le sommeil s’échappe, la vue se clarifie et la nuit, elle, est toujours là, bienfaisante, apaisante pour ceux qui restent sous la couette.

Escaliers de bois qui craquent un peu, deux étages d’une maison bourgeoise dans les profondeurs de Sceaux, une cuisine carrelée de clair, l’aube artificielle de quelques points lumineux blancs, un café, une vague pensée pour un monde où les contraintes n’existeraient plus, puis la route vers le nord, le glissement sur l’asphalte, les feux de circulation tellement synchronisés qu’il est inutile d’essayer de les battre à leur propre jeu en roulant soit trop vite soit pas assez : ce sont toujours eux qui gagnent.


Une voiture de la « BAC » (Brigade Anti-Criminalité) qui aura repéré votre manège et vous arrêtera au prochain feu :

« Bonjour monsieur, Police Nationale, les mains sur le volant. Qui êtes-vous, d’où venez-vous, comment osez-vous conduire une voiture dans la rue à cette heure-ci au lieu d’être tranquillement couché avec votre copine, votre copain, votre épouse, votre chien… »

Je pars tôt pour éviter de croiser des cons. Je pars tôt pour éviter de croiser LES cons.

Les cons et moi avons l’un pour l’autre une antipathie viscérale, un mépris de mauvais aloi, une méfiance réciproque qui traversera les années…


J’aime la solitude du matin. Celle qui permet de s’isoler avec soi-même, de s’appartenir, de lorgner vers les étoiles, de parler aux nuages, d’être bien dans sa tête.

J’aime la solitude du matin qui permet de ne pas parler, qui n’oblige à aucune interface, à aucune manière empesée, à aucun discours stérile avec l’autre qui empiète sur l’espace vital.

Dans ma sphère immédiate, il y a le vague taxi qui se hâte vers une destination au bout de la nuit, le livreur qui est en avance et s’est garé avec ses « warnings » qui clignotent, le gars du boulot à vélo qui part à l’embauche de la France profonde, celle qui est frappée de plein fouet par la crise mais se plaint moins que le bourgeois décapitalisé qui n’a jamais beaucoup partagé et commence à comprendre ce que « manquer » veut dire.


Il y a le chant des merles qui célèbrent leur propre renaissance, le souffle des coulis d’air froid, le ronron du chauffage de l’automobile qui me tire vers un oreiller imaginaire, le radar vigilant entre les deux voies du périph qui va t’attraper si tu dépasses le 70, et justement, comme il n’y a pas grand monde, tu as bien envie d’aller plus vite, mais il ne faut pas…

Il faut savoir résister à l’envie de ce 90, de ce 100, ou plus… la raison du portefeuille se rappelle à toi… tu ne bouges pas d’un poil au-dessus du 70…


« France Musique, jusqu’au bout de la nuit… Bach : Cantate Vereinigte Zwietracht BWV 207… par l’orchestre de la Staatskapelle de Dresde… » Je dérive vers Jean-Sébastien, sa perruque, sa quête permanente pour déchiffrer les rapports sacrés de Dieu et du Monde…

A3 fermé pour Lille, A1 conseillé…

Ils sont cons ! Ce n’est pas un conseil, c’est une instruction, un ordre, pas un choix. Je suis obligé de changer de parcours, obligé de changer mes habitudes, obligé de violer ma routine automobile, pour découvrir les rives du périph du côté de Pantin, au bord d’Aubervilliers, de passer par l’infâme tunnel du Landy…


Quelques conducteurs idiots, ancrés dans des principes d’un autre âge, dépassent allègrement la vitesse limitée — des hommes, tous des hommes, des crétins qui doivent se prouver qu’en allant plus vite que prévu, ils récupèrent la virilité animale que l’alcool de la veille leur a enlevée…

Laisser Paris derrière… Laisser aux amants sous la couette encore quelques heures de sommeil avant de replonger dans le sale, le gris, le mouillé, le pluvieux, le morne…

Laisser au sage la sagesse d’apprendre en dormant, laisser au suicidé le courage d’aller jusqu’au bout de son rêve de mort, laisser au grossiste de Rungis le temps de déballer son gibier, et de remplir d’herbe en plastique la gueule du marcassin victime d’un accident de chasse qui fut, pour lui, mortel…


Grignoter encore quelques kilomètres avec des odeurs de champs, de terre, de campagne… qui s’insinuent par la fenêtre entrouverte… voir les feux d’atterrissage qui descendent doucement vers Roissy en provenance d’Afrique, d’Asie, de partout, passer devant le Hyatt, blockhaus de riche en mal d’aventures ou d’esclaves en recherche de chaînes…

Tourner à gauche ensuite, pour faire semblant d’aller vers la Liberté, passer le poste de sécurité : « Bonne journée »…


Garer la voiture, monter cinq marches, arrêter la machine à penser… surtout ne pas penser, ne plus penser, jusqu’à la libération du soir, jusqu’à ce que je puisse respirer.

Le nettoyage industriel est là ; ça astique ferme… courageux, résignés, à leur place… je ne sais pas, je me demande souvent… une place pour chacun ? Et la mienne ? Où suis-je ? Qu’ai-je fait, Mon Dieu, qu’ai-je fait avec tout ce temps…


Et la photo de Ludo (*) qui fait monter les larmes…


On ne peut jamais arrêter complètement de penser.

Et c’est bien.

Bonne journée.

(*) Ludo, une des nombreuses victimes des attentats de Novembre 2015. Un vrai « Mensch » qui me manque… Ludovic Boumbas, mort en protégeant de son corps, une cliente du café dans lequel il se trouvait lors des attentats dits " de Paris" en Novembre 2015

 
 
 

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