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PALESTINE

  • 10 oct. 2018
  • 7 min de lecture

« Cher Lord Rothschild, J'ai le grand plaisir de vous adresser, de la part du Gouvernement de Sa Majesté, la déclaration suivante, sympathisant avec les aspirations juives sionistes, déclaration qui, soumise au cabinet, a été approuvée par lui. Le Gouvernement de Sa Majesté envisage favorablement l'établissement en Palestine d'un Foyer national pour les Juifs et emploiera tous ses efforts pour faciliter la réalisation de cet objectif, étant clairement entendu que rien ne sera fait qui puisse porter atteinte soit aux droits civiques et religieux des collectivités non juives existant en Palestine, soit aux droits et aux statuts politiques dont les Juifs disposent dans tout autre pays. Je vous serais obligé de porter cette déclaration à la connaissance de la Fédération sioniste . »


La lettre était signée Arthur James Balfour, et les cadres Anglais de la Police Palestinienne en savaient le texte par cœur. Beaucoup d’entre eux connaissaient l’histoire de cette terre puisqu’il y avait parmi les officiers, des anciens élèves d’Eton, Oxford ou Cambridge. Mais peu comprenaient véritablement la complexité de la situation et les passions religieuses qui sous-tendaient le quotidien. Il y avait parmi les hommes qui avaient rejoint la troupe de simples Anglais en quête d’aventure exotique, des férus d’histoire qui avaient rejoint les unités policières de Palestine pour pouvoir s’adonner à leur passion quand ils n’étaient pas en patrouille, des anciens de l’Indian Imperial Police qui en avaient eu assez de l’humidité et du curry.


Il y avait aussi, et peut être était-ce normal, quelques hommes proches de leur histoire qui avaient quitté le quartier Londonien de Whitechapel pour venir se plonger dans les racines de leur foi tout en servant la Couronne. Les membres de la force de Police Britannique de Palestine remerciaient le ciel de ne pas avoir terminé leur vie sur les champs de bataille de la deuxième guerre mondiale. Dans le microcosme de cette occupation lointaine qui avait vu les Anglais remplacer les Ottomans, eux aussi haïs, la découverte des dimensions de l’holocauste avait créé dans le pays des vagues successives de tristesse mêlée d’horreur.

Tout était difficile. La haine ressentie contre l’occupant à la fois de la part des juifs comme des arabes, les traditions alimentaires, les extrémistes de la foi qui se voyaient tous comme des combattants religieux défenseurs de traditions millénaires…millénaires ? Mais peu importait que tel dieu ou tel prophète fut, ou pas, reconnu comme un sauveur potentiel, la religion faisait de toute façon perdre la tête. Le quotidien était fait de la chaleur, de poussière, de snipers de la révolte Arabe, de bombes de l’Irgoun ou du groupe Stern. Comme aux Indes, le kaki, les shorts et les casquettes plates n’étaient plus les bienvenus. Le vingt-deux juillet mille-neuf-cent-quarante-six, la bombe placée par l’Irgoun à l’hôtel King David de Jérusalem avait fait quatre-vingt-onze-morts. Sir Geoffrey Instone-Finley, le secrétaire particulier d’Alan Gordon Cunningham, le haut-commissaire Britannique, avait perdu le jour de l’attentat trois maîtresses et sept collègues militaires dont un qui lui devait la somme extravagante de deux-cent-soixante-dix-huit livres Palestinienne, une dette de jeux que le pauvre militaire, déchiqueté lors de l’explosions, ne pourrait jamais rembourser.

Quel étrange pays que cette Palestine …Quelle drôle de gare que celle de Jérusalem, d’où partaient les officiers rentrant en Angleterre. C’était l’incroyable mélange des trois langues qui donnait à la scène un aspect quelque peu surréaliste. L’Hébreu qui obligatoirement évoquait l’incroyable épopée du peuple juif, l’Arabe, qui rappelait que cette partie du monde portait l’Islam depuis le huitième siècle, et le mot Jérusalem qui, de ses quatre syllabes, évoquait les trois religions, liées pour l’éternité.


Nulle part ailleurs il n’était possible de voir cela. Nulle part ailleurs cette combinaison de courants religieux et de cultures n’aurait été possible. Il y avait dans l’air du temps des souvenirs de massacres pour la plus grande gloire de dieu à l’époque des chevaliers, pour qui la large croix portée sur le surcot pouvait justifier les pires exactions. Bohémon de Tarente, Thierry d’Alsace, Guillaume de Montferrat, Guy de Lusignan, Philippe de Dreux…peut être avaient-ils campé à l’endroit même où se dressait aujourd’hui le bâtiment ferroviaire et les voies. Trente et un an déjà depuis la déclaration Balfour. Avant ? Les Ottomans…avant encore, les Mamelouks, ces cavaliers des milices Turco-Egyptiennes. On voyait parfois dans la vieille ville de Jérusalem des chantiers de fouilles dirigés bruyamment par des archéologues barbus. A quelques dizaines de centimètres à peine de la surface du sol, des restes de bains romains ou de sauna Turcs, fascinaient les amateurs d’ancien. Des restes romains ?

C’était à la fois si vieux et si récent...


C’était incroyable d’être si proche physiquement de l’antiquité….il suffisait de déplacer un mètre cube de terre pour être transporté dans un passé lointain…Myriam, Yeshoua, Hérode, les sicaires, les zélotes, les exodes, le buisson ardent, la fumée des sacrifices devant le temple….le veau d’or…les croisades…Salah-le-juste… tout cela faisait partie de la vie au jour le jour….c’était la Palestine…l’Histoire était passée par là….


Alan Gordon Cunningham, Chevalier Commandeur de l’ordre du Bain, Chevalier grand-croix de l’Ordre de Saint-Michel et Saint-Georges, détenteur de la médaille du Distinguished Service Order, avait confié à Sir Geoffroy Instone-Finley la délicate coordination des forces de polices Britanniques en Palestine.

La tâche était d’autant plus difficile que Sir Geoffrey était juif, et retrouvait régulièrement pour la prière du vendredi, huit autre officiers et agents de la Police Palestinienne . Juste avant shabbat, les hommes laissaient leurs uniformes au vestiaire, se changeaient en citoyens modèles de piété. Ils n’étaient plus des occupants, ils étaient redevenus des juifs en terre de judéité.


Sir Geoffrey avait lu tout ce qui était disponible sur la shoah et l’antisémitisme, le nazisme, le fascisme. Il avait versé des litres de larmes devant les actualités cinématographique au moment de la libération des camps. Secrètement, il souhaitait que l’Allemagne soit effacée du rang des nations. Il avait à la fois haï et admiré les activistes du groupe Stern, étudié la doctrine national-bolchéviste prônée par ses dirigeants, et refusé sous des prétextes faussement médicaux, d’être associé à l’incroyable affaire du « Président Warfield », cette coquille de noix armée par le Mossad, les services secrets juifs de Palestine, qui allait se transformer en « Exodus » d’un coup de peinture en démarrant une incroyable crise autant humanitaire de politique.


Du dimanche matin au vendredi soir c’était le service qui primait sur la foi. Il y avait tant à faire. Du vrai, du faux, du légitime, de l’usurpation, du faire semblant. Tel qui, le matin allait avec un détachement de forces de l’ordre, arrêter tel ou tel terroriste juif ou Arabe, prenait souvent la défense de ces mêmes terroristes en arguant du fait que dans leur position d’occupés, ils auraient, eux aussi, combattus l’oppresseur de la même façon.

Le sang appelait le sang. C’était un engrenage impossible à arrêter. Après les Indes, la Palestine ? Beaucoup s’interrogeaient. Il y a longtemps, un barbu visionnaire avait dit lors d’un congrès Sioniste en Suisse que « s’ils le voulaient, ce ne serait pas une légende », sous entendant qu’un pays pour les juifs du monde entier deviendrait un jour ou l’autre une nécessité…le temps était-il venu ? Beaucoup en parlaient, peu y croyaient, certains s’agitaient. Les antisémites n’étaient pas tous en Europe….


Sur les murs de la gare de Jérusalem se trouvaient des affiches publicitaires rappelant la domination Britannique des mers. Il était si étrange de penser qu’un train reliant la ville sainte à la ville Egyptienne d’El Kantara au sud était le premier moyen de transport pour permettre un retour à la maison pour un officier Britannique. Il était également incroyable que ce même train, par le jeu des correspondances, puisse rejoindre la Turquie. Il y avait de longs voyages en perspective pour celle ou celui qui avait décidé de rejoindre l’Angleterre en passant par la route du Nord. Il y aurait du temps pour pouvoir réfléchir à l’étrange destin de cette Palestine.


Délaissant la rigide administration Anglaise et ses règlements concernant le logement des officiers supérieurs, Sir Geoffrey avait usé de sa proximité avec le Haut-Commissaire Britannique pour pouvoir choisir lui-même son lieu de vie. Le hasard, mais il n’y avait pas de hasard, lui avait permis de trouver deux chambres et un salon dans l’immense maison d’une veuve Polonaise dont la mari aujourd'hui décédé et auparavant propriétaire d’une taillerie de diamant, avait eu la géniale idée de quitter Cracovie en mille-neuf-cent-vingt-huit pour s’installer à Jérusalem. La veuve Garfinkel, pourtant sioniste de la première heure, avait accueilli Sir Geoffrey, l'Anglais, de bonne grâce.


Les deux aimaient l’histoire et la philosophie. Les deux étaient juifs. Sir Geoffrey n’était traître que par le fruit des hasards de la politique et la couleur de son uniforme. Il n’était pas zélé dans sa chasse aux terroristes et aimait voir arriver le vendredi soir avec un cœur serein. Loin d’être un obsédé du judaïsme, un orthodoxe extrémiste, un zélote acharné, il aimait la diversité qui se découvrait à chaque virage des ruelles de la vieille ville, accordant à l’épicier Arabe, au bijoutier Syriaque, au tailleur Arménien, le même regard fait d’une authentique bonté envers son prochain et d’une curiosité naturelle pour ce qui touchait aux relations humaines. Chaque samedi, il quittait son logement de Jaffa road et marchait jusqu’à la vieille ville pour se rapprocher des lieux saints.


Curieusement, ce n’était pas la proximité des « shuls » ou même du « kotel » qu’il recherchait, mais celle de la basilique du Saint-Sépulcre. Il aimait y sentir le souffle de l’esprit qui en avait pris possession depuis des siècles. Il lui semblait que les pierres pouvaient parler, que dans le petit édicule où, disait la légende, se cachait le tombeau de Yeshoua Ben Yosef, celui qui croyait à l’incroyable, pourrait trouver également une certaine vérité en complément de milliers de question. Le jour de sa première visite dans l’imposant monument, alors qu’il découvrait avec étonnement le partage du lieu entre Latins, Grecs, Arméniens, Ethiopiens, Syriens et Copte, il avait été admiratif de cet étrange arrangement. Le samedi premier novembre, à l’occasion d’un dîner avec le Haut-Commissaire et une quinzaine de hauts fonctionnaires, la conversation avait porté sur le concept même « d’état juif ». Les uns s’étaient emporté, les autres avaient tempéré. Il y aurait beaucoup de conditions à remplir avant que cela ne soit possible…il faudrait beaucoup de préalables…personne n’osait dire les mots qui risquaient de fâcher…mais tout le monde se doutait que dans un futur pas très lointain, beaucoup de choses allaient changer.


Alors qu’il rentrait chez lui, à pied, en essayant d’évaluer quel pouvait bien être le futur de cet étrange pays, lui revinrent en mémoire, il ne sut pourquoi, les mots du prophète Nahum :

« Les cavaliers s’élancent, l’épée étincelle, la lance brille…une multitude de blessés ! une foule de cadavres ! Des morts à l’infini…on tombe sur les morts…


Il était temps que Sir Geoffrey Instone- Finley prenne le train du retour…

Il était temps pour Sir Alan Gordon Cunningham de commencer à faire ses malles...



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