DIE ZWILINGE ( LES JUMEAUX)
- 9 sept. 2018
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Un spartakiste et un futur pasteur, un révolté et un docile…il y avait eu deux fils dans la famille Engelmann…

Engelmann ? Suivant la construction dithématique des noms dans la langue de Goethe, celui-là évoquait la douceur d’un ange. Ils étaient jumeaux monozygotes…Günther et Wilhelm Engelmann, deux fils de Trèves, unis dans leur chair depuis leur conception, séparés par leurs opinions, unis de nouveau dans la guerre, mais pour combien de temps ? Il existait tant de curieuses histoires concernant la gémellité. Les deux connaissaient les aventures de jumeaux séparés qui, après s’être retrouvés, avaient découverts qu’ils avaient fait les mêmes choix de vie aux mêmes moments et bien souvent avec les mêmes résultats. Ils connaissaient aussi des gémeaux qui, lorsqu’ils étaient interrogés, donnaient spontanément et d’une même voix, une même réponse. Ils savaient, pour la vivre au quotidien, l’étrange fusion qui les entrainait souvent dans les mêmes peines ou les mêmes moments de bien-être. L’un savait naturellement ce que pensait, et ce qu’allait faire l’autre. Même sous ce curieux accoutrement qui transformait les hommes en créatures étranges, on pouvait se douter qu’ils étaient jumeaux. Des jumeaux dans la vie, des jumeaux dans la guerre, des jumeaux dans la mort ?
La troisième division de cavalerie commandée par le Major Général Kurt von Unger n’avait pas bougé depuis plusieurs semaines. Même chez les plus disciplinés des officiers Prussiens, qui se seraient bien gardés autrefois, de critiquer officiellement leur hiérarchie, des jugements dénués d’ambigüité circulaient maintenant dans les tranchées. Pour en protéger les auteurs, la troupe, souvent complice, disait souvent « un officier m’a dit… »
« Von Moltke était une crapule, mais ce Von Falkenhayn est un assassin ».

Entendre ce genre de commentaires portait Günther, le Spartakiste, aux nues. Il avait pour Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht une grande admiration. « Ils se battent pour nous » disait il souvent à ses camarades du huitième régiment de chasseurs à cheval. Qu’elles étaient loin les boucles de la Moselle du côté de Trèves ! Quand reverrait-il la ferme des parents ? quand et surtout avec laquelle de ses belles Fräulein reboirait-il du « Moselwein » ? Eh, oui ! Il était Spartakiste, mais la politique n’altérait pas le goût du vin blanc. Une petite friture, un pichet de vin, quand, nom de dieu, quand, alors que la tambouille des tranchées se faisait de plus en plus infâme… !
Un plaisantin de la compagnie avait lancé un jour : « je suis sûr qu’ils mettent dedans des morceaux de chevaux récupérés sur les carcasses ». Il n’avait pas tout à fait tort. Un peu plus de deux ans déjà qu’il se réveillait le matin en se demandant s’il serait toujours vivant le soir. Wilhelm, lui, aurait pu se faire exempter de ce départ au petit matin, en route pour une vie militaire dont il ignorait à la fois en quoi elle consisterait et combien de temps elle durerait. Il avait tout de suite regretté la basilique de Constantin à Trèves. Mais il avait refusé de laisser partir, seul, Günther qui, lui, n’avait aucune possibilité d’échapper à cette mobilisation. Ils étaient jumeaux. Ils devaient faire les mêmes choses au même moment. Martha Fischer, la sage épouse d’Hedwig Engelmann disait souvent à ses deux fils que lorsqu’ils étaient enfants, si l’un mangeait un citron, l’autre en ressentait l’acidité et faisait la grimace. Elle avait déjà pu constater que les jumeaux qu’elle avait portés étaient véritablement si proches qu’ils respiraient parfois à l’unisson sans même s’en apercevoir lorsqu’ils dormaient dans la pièce commune de la ferme, à quelques mètres à peine du bétail. Günther et Wilhelm avaient, sans le savoir, choisi le même chemin……sauf que l’un passait par la lutte, et que l’autre passait par la prière, les deux menaient à l’Homme, les deux étaient censés mener au bonheur, à la sérénité, à la plénitude. Ils s’étaient inquiétés de comprendre pourquoi ils n’avaient pas pris la même route. Le spartakiste était athée, le futur pasteur ne comprenait pas les allusions des spartakistes aux révoltes romaines. Il ne comprenait pas non plus la complexité de l’économie capitaliste. Il pensait plus bien sûr à l’ancien testament qu’à s’interroger sur d’où viendrait la paix.

Les deux étaient d’accord pour penser que c’était une sale guerre, que s’il ne fallait pas porter ce putain de masque, ils pourraient fumer leur pipe. Ils étaient également d’accord pour nourrir à tour de rôle un mulet d’artillerie qu’ils avaient surnommé Hansel et qui, condition de sa survie, portait bien sûr une sorte de masque à gaz censé le protéger. Les jumeaux connaissaient les effets mortels du mélange chlore/phosgène. Lors de sa première utilisation par les Allemands contre les troupes britanniques près d’Ypres le 19 décembre 1915, 88 tonnes de ce mélange empoisonné gazeux avaient été utilisées, causant la mort de plusieurs centaines de soldats. Bien souvent, Günther s’insurgeait contre la foi de son frère qui continuait, en dépit de l’éclatement des grenades à manche, et de celui des obus, à croire en l’Homme. Wilhelm, de son côté, pardonnait bien sûr les excès de langage de son jumeau qu’il savait révolté au plus profond de lui-même. « On se bat pour les marchands de canons, pour Krupp, pour les capitalistes bourgeois, pour les riches familles de l’aristocratie Prussienne »

Günther Engelmann, l’homme doux comme un ange, terminait ses diatribes en crachant dans la boue qui stagnait sur le sol de la tranchée. Curieusement, ces frères que des croyances opposées séparaient, ne s’étaient jamais sentis aussi lié que depuis leur arrivée sur cette ligne de front, dans cette tranchée si proche de celle des Français que l’on pouvait souvent entendre les « Franzosen » chanter la Madelon… Curieuse guerre, pensait ils tous deux ! un assassinat en juin mille-neuf-cent-quatorze avait suffi à jeter les uns contre les autres soixante-treize millions d’hommes. Pour se rassurer, et justifier par anticipation une possible mort au champ d’honneur, le futur pasteur citait souvent le Psaume cent-trente-neuf, comme l’Epître aux Romains. Penser que les voies du Seigneur étaient impénétrables l’aidait à mieux accepter le fait qu’une balle Française ou Anglaise puisse, en quelques millièmes de seconde, prendre sa jeune vie en lui faisant exploser le crâne ou bien en transperçant son cœur, d’avant en arrière, en passant à travers le gros drap vert de son uniforme. Les études déjà derrière lui, il venait juste de commencer sa période probatoire auprès du Pasteur Jakob Klohs quand il avait revêtu son uniforme. Moins de soixante ans à eux deux…quand ils mangeaient, c’était ensemble, quand ils allaient aux corvées, c’était ensemble, même le dangereux déplacement vers les feuillets se faisait à deux. Le bruit circulait que dans l’armée Française, des soldats s’étaient mutinés. On entendait souvent mentionner les noms des généraux Nivelle et Pétain. On espérait encore et toujours que cela finirait rapidement…et cela devait finir, depuis bientôt trois ans… Quand il y avait la possibilité de permission, le fameux « militärurlaub », les jumeaux s’échappaient du front en sautant sur le plateau d’un camion Opel assurant le ravitaillement.
Ce jour-là, le onze Avril mille-neuf-cent-dix-sept, les deux s’étaient présentés chez Katel Üllmann à Kaysersberg, en arrière du front.

On la disait rebouteuse et un peu magicienne. Depuis qu’elle avait guéri de sa mélancolie le sous-lieutenant Herbert Feuerbach, son nom avait circulé dans tous les boyaux du front. Comme c’était une femme qui ne profitait pas du malheur des autres, il n’était que peu question de payer une quelconque consultation. Les plus habiles des soldats Allemands confectionnaient des « objets-souvenirs » avec le cuivre des douilles d’obus, le fer des shrapnels, la glaise des tranchées. Katel avait rangé sa coiffe Alsacienne et ne parlait jamais de son attachement à sa terre natale, cette terre que revendiquaient les armées du Kayser. Elle avait sur les étagères de son salon des dizaines de petits soldats de plomb, fabriqués à la main dans les tranchées par des militaires pendant le repos. « Je n’ai pas de boule de cristal » avait elle dit aux jumeaux en faisant un effort pour s’exprimer dans un Allemand compréhensible par les deux hommes, au lieu d’utiliser l’habituel Alsacien. « Je ne suis pas une voyante, je ne peux donc pas vous dire su vous survivrez à ces horreurs, ou bien si en sortant d’ici la Kesslerturm va vous tomber-dessus…ce que je peux faire par contre serait de vous mettre sur le bon chemin, celui qui ouvre l’esprit » Les jumeaux s’étaient alors regardés, chacun pour deviner l’approbation dans les yeux de l’autre et avait simplement souri à Katel Üllmann en lui disant « Komm schön, wir hören dir gut zu »…Allez, on va vous écouter sagement. Alors Katel avait fait glisser les lourds rideaux sur leur tringle pour obscurcir la pièce. Elle avait ensuite attisé un charbon placé dans une coupelle en cuivre, puis placé dessus un mélange d’encens. Il avait suffi qu’une épaisse fumée s’élève dans le salon pour que Günther et Wilhelm oublient la guerre, les tranchées, les cadavres des hommes et ceux des animaux.

Alors que, silencieusement, Günther se demandait ce que Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg penseraient devant un tel spectacle, Wilhelm, lui, se disait que si cela ne faisait pas de bien, cela ne pouvait faire de mal. Katel avait demandé : « dites-moi pourquoi vous êtes venus me voir » et d’une seule et même voix, dans un souffle qui avait presque quelque chose qui relevait plus du spirituel que du temporel, les deux soldats avaient répondu : « on voudrait savoir comment faire pour changer les choses, pour ne plus haïr l’ennemi, pour ne pas en vouloir à la terre entière d’être pris en otage de cette guerre ». Katel s’était calée un peu plus au fond de son fauteuil, avait regardé les deux hommes avec bienveillance, placé chacune de ses mains sur une main des deux jumeaux, et d’une voix douce avait simplement commencé…… « bon, voilà, je vais tout vous dire, il y a ce que l’on voit, et ce que l’on ne voit pas, ce que l’on touche, et ce que l’on imagine, ce que l’on entend et ce que l’on devine, ce qui meure et ce qui reste vivant à travers la mort » Alors Günther compris que Liebknecht et Luxembourg n’avaient pas toutes les réponses….et en même temps, Wilhelm réalisa que les voies du Seigneur étaient véritablement impénétrables...


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