LE MUR
- 3 mars 2018
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Baruch Zylberstein n'avait pas le choix, mais à chaque fois qu'il déposait un peu de mortier sur la nouvelle brique qui recouvrait la précédente, il avait l'impression de commettre l'irréparable. Alors que le printemps n'était plus très loin, Baruch pensait déjà à l'automne et surtout à l'hiver qui allait suivre. Ils étaient quatorze dans son petit groupe de maçons. Qui sait combien ils seraient dans un mois, dans une semaine,demain, ou même ce soir. Le piège se refermait. Léa, son contact à la Kommandantur avait donné de vraies informations:"Ils vont tout fermer, ils vont tout murer,ce sera un piège, ils ont décidé de faire travailler tout le monde, pour le moment...je sais qu'il vont créer un conseil juif..."

Il était sur son échafaudage et regardait " l'autre côté", celui de la liberté, celui qui représentait les années heureuses avec des centaines de shabbat, des bar mitzvah en veux tu, en voilà, des mariages comme si il en pleuvait. Il y avait les souvenirs du lycée Juif de Cracovie. Il avait encore le temps de sauter, le temps d'aller se cacher mais les Allemands ne faisaient pas de quartier : une erreur , un pas de travers, un mot qui ne convenait pas, les consignes du gouverneur Frank ne permettaient aucune interprétation. Il n'y avait pas de "peut-être que si..." ou bien "et si on essayait de..." Il n'y avait que les briques qui devaient s'empiler les unes sur les autres et le ghetto de Podgorze qui devait être prêt pour accueillir toute cette humanité qui arrivait de Kasimierz.
Avec chaque étage de brique de plus, qui rehaussait ce foutu mur de dix centimètres à chaque fois, la séparation se mettait en place de façon irrémédiable. Avant, il n'y avait que la religion qui séparait,maintenant il y aurait la religion ET le mur....et les gardes aux portes du ghetto. Rue Rekawka, Baruch Zylberstein avait des amis, Moshe et Feigel Ubersfeld, des gens pieux,disait-il et qui avaient trois enfants.. "Dieu ne peux pas laisser faire tout ceci", avait dit Baruch lors d'un dinner de shabbat fin janvier alors que commençaient à courir les rumeurs d'un ghetto.
Alors Moshe Ubersfeld avait simplement fixé Baruch dans les yeux, sans parler, comme pour lui faire comprendre qu'il était déjà trop tard, bien trop tard...

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