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TOURS DE ROUES

  • 7 juil. 2017
  • 6 min de lecture

J’ai toujours aimé les voyages en train ! Est-ce à cause des souvenirs d’enfance alors que le train était encore le moyen traditionnel de découvrir le vieux continent ?

De mes années errantes entre deux avions, entre trois pays, entre quatre continents, j’ai gardé en mémoire les milliers de kilomètres avalés sur les voies ferrées. Si l’aviation était ma raison de vivre, c’est dans les trains que mon cerveau pouvait calmement partir à la dérive. Pas de bousculade, pas d’attente immobile lors d’un embarquement qui n’en finit pas et m’évoque à chaque fois un enfermement.

Il est des souvenirs insignifiants qui remontent facilement en mémoire dès que l’on creuse un peu, à l’occasion d’une relecture des mots jetés sur le papier il y a bien longtemps.

(Le Nord Express qui desservait la Scandinavie. J'utilisai un train similaire pour aller jusqu'à Billund, via Kobenhavn)

Clins d’œil et sourires discrets à cette femme assise en diagonale dans la voiture-restaurant du TEE « Ile de France » (1) qui reliait Paris à Bruxelles, image fugace en gare de La Spezia d’une belle Italienne dévêtue se réveillant, store ouvert, de sa nuit dans son train entre Rome et Paris, brume épaisse des Flandres qui empêchait les vaches de me voir passer entre Paris et Amsterdam, entre Hambourg et Zell-Am-See.

L’enfance et l’adolescence sont déjà loin, parties toutes deux dans un passé un peu poussiéreux, le tout bien rangé quand même sur une étagère, le tout bien étiqueté pour pouvoir "retrouver mes petits » quand j’en aurai besoin. J’ai plongé dans l’aviation à force de collectionner les images que l’on trouvait dans les tablettes de chocolat Poulain : les grands aviateurs, ça fait toujours un peu rêver, et puis il y a eu ce brevet de pilote, les heures de vols, les réflexes à prendre, mais il y a eu aussi la gare de Provins-Longueville (2) avec les survivants d’un passé pas si lointain, les gueules noires faisant manœuvrer les locos 141TB, des fossiles d’un autre temps, sur les quelques kilomètres de voie rouillées.

Il y a eu aussi, et peut être même surtout un vieux Lockheed Constellation remisé à Orly, (3) que je pouvais voir de loin de la fenêtre de mon bureau. Alors je n’ai pas voulu choisir, et j’ai pris le tout : l’aviation et le chemin de fer, deux passions cousines, deux passions jumelles, qui n’ont jamais accepté que je trompe l’une avec l’autre et qui, grâce à ma fidélité pour les deux, sont toujours à mes côtés.

Feux verts alignés comme à la parade le long de la voie ferrée entre Paris-Nord et Copenhague pour une mise en place à Billund (3) au Danemark, signalisation lumineuse qui guidait le mécanicien vers sa destination, et moi vers l’aventure. Intimité d’une soirée solitaire dans le wagon-lit qui m’emmène vers Barcelone, intimité partagée entre Paris-Nord et Francfort (HbF)

(J'aimais bien ces vieilles affiches évocatrices de voyages...la magie du graphisme....et les fils télégraphiques qui longent la voie...)

Tu vois, je me demande souvent si je suis un vrai solitaire ou un faux « sociable ». Je trouve du réconfort autant dans la compagnie des uns, que dans l’absence des autres, va comprendre !

Silence d’un arrêt en pleine campagne, la nuit, alors que la lumière bleutée du plafonnier se veut rassurante et qu’à travers la paroi qui me sépare de mes voisins, des ronflements réguliers s’échappent des corps flottant entre deux mondes. Tu sais, la nuit, si le sommeil ne vient pas, tu as les vieux démons qui pointent le bout de leur sale nez, tu as les questionnements vicieux qui te montent du fond de l’âme, tu as même parfois des envies de vomir que tu as du mal à réprimer. Dans le train, rien de tout cela parce que tu es dans un autre monde, captif entre hier et demain, mais jouissant de ces libertés que sont l’imaginaire et le temps. Et si le train partait pour autre part ?

Souvenirs de quiétude, de repos, de rêverie. Pas une destination qui me soit pénible, sauf peut-être l’Allemagne pour des raisons historiques. Cravate au clou, enfoncé dans un fauteuil de première classe, je me plonge dans un livre épais dont je ne connaîtrai sans doute jamais la fin parce que je sais que j’en décrocherai rapidement, plus intéressé à m’imaginer qui est ma voisine, quel est mon voisin, qui suis-je, moi-même.

Ici un touriste perdu dans un voyage ferroviaire sur fond d’Eurailpass (5) là sans doute un modèle féminin pour magazine masculin, près de la fenêtre, un lycéen de luxe de retour vers la Belgique, là-bas un cheikh arabe habillé comme en Europe avec son épouse couverte de bijoux de prix, autant d’interlocuteurs avec qui j’ai échangé des paroles banales avant que tout ce petit monde débarque à Bruxelles-Midi laissant le train continuer vers les Pays-Bas, les moulins à vent, et les champs de tulipes.

Paris ce soir, demain « Kobenhavn », comme il m’était promis sur la plaque en email blanc suspendue sur le flanc de ma voiture-lit. Froid pinçant d’un quai de Gare. J’ai eu le temps de prendre un petit déjeuner « Danois » avant mon arrivée au "port des commerçants » (6), la capitale Danoise.

(On y est presque.....dans quelques minutes je m'enfoncerai dans mes rêves...demain, je serai au Danemark, en route pour la Chine avec mes 156 têtes bovines...)

Changement de train, je remonte deux escaliers vers un autre quai pour la correspondance avec le convoi qui va partir vers Fredericia et me déposer à Vejle, proche de mon aéroport favori de Billund, d’où je partirai encore une fois à l’autre bout du monde, puisque c’est mon métier et que je l’ai choisi.

Hôtel Australia. Piétons disciplinés qui attendent sagement le passage du feu au « vert piétons ». Mères de familles qui poussent les landaus avec enfants blonds, pharmaciens sympathiques et compréhensifs qui délivrent sans ordonnance les indispensables médicaments propres à enrayer les maladies honteuses.

Entre l’hôtel Vis-à-Vis de Billund, la Gare du Nord et le 611, 33rd street à New-York, je perds mon identité. La même attirance qui me pousse vers les avions m’emporte vers les trains disciplinés du Nord de l’Europe, les trains Italiens paresseux, les trains en retard de British Rail, les convois étouffant de la RENFE, les chemins de fer Espagnols.

Arrêt à la frontière Allemande avec quelques minutes de douce et perverse anxiété alors que la Bundesgrenzschutz passe parmi les passagers, petite casquette blanche sur la tête. Regard noir des douaniers Italiens à la sortie de Suisse, fonctionnaires belges à l’assaut du wagon-bar une fois le train arrivé sur le territoire Allemand.

Frontières invisibles entre les pays, imagination sans frontière, barrières dressées par des hommes, que des hommes, sur des bouts de papier.

Dans le Shinkansen Japonais, j’ai vu des contrôleurs s’incliner devant les passages et s’excuser de les importuner, « mais il faut bien faire son travail… »

(La Flèche des Almadies, un ancien avion de la Présidence de la République du Sénégal. Basé à Orly dans les années 70, cet avion fut le déclencheur de ma recherche d'un travail dans le milieu du transport aérien)

Alors que mon corps se faisait insoumis et rebelle et qu’un interniste du XVII arrondissement m’avait recommandé une longue période de repos, je suis parti en train voir les Jardins d’Espagne en compagnie de mon pote Isaac Albeniz (7), je suis allé découvrir les petits matins blafards de Pologne et la grande lumière bleutée de l’aube près de la gare de Roma-Termini.

Et Paris là-dedans , tu vas me dire !

Comme si on pouvait oublier d’où on vient...


Paris tu-dis ? Ma ville n’a JAMAIS été cocue, je lui suis resté fidèle en pensée comme en action. Je n’ai même pas péché par omission, n’ayant jamais oublié de mentionner mon appartenance corps et âme aux rues pavées, aux quartiers, au canal. Paris, j’ai mentionné ton nom, j’ai parlé de ton Baron Haussmann, de ton vieux palais du Trocadéro que je n’ai pas connu, de tes anciens métro qui faisaient des étincelles, des bistrots de la Mouffe et, crois moi, en m’écoutant, tous ces étrangers chez qui je m’étais perdu, écarquillaient grand leurs yeux, entrouvraient leur bouche et me demandaient : « C’est vrai , tout ce que vous dites ? » ...alors je leur répondais sans hésitation : « Bien sûr que c’est vrai, et encore vous n’avez rien vu »

© 2017 Sylvain Ubersfeld pour Paris-Mémoire


(1) TEE : une marque commerciale commune à plusieurs réseaux ferroviaires Européens qui faisaient rouler des trains d’affaires dans des conditions de confort et d’exactitude horaire particulières.Au sommet de sa « gloire »le réseau comprenait plus de trente trains « inter-Européens »qui étaient en exploitation et portaient tous un nom prestigieux ( Etoile du Nord, l’Oiseau Bleu, Cisalpin, Blauer Enzian..)

(2) L’association AJECTA qui restaure du matériel ferroviaire est basée à Longueville , en Seine et Marne.

(3) L’ancien appareil utilisé en son époque par la présidence de la République du Sénégal. Cet avion était connu sous le nom de « Flèche des Almadies »

(4) Billund : un aéroport spécialisé dans l’exportation du bétail élevé au Danemark. C’était un aéroport fréquenté par Flying Tigers

(5) Il s’agit d’un forfait ferroviaire utilisable à l'époque par des "touristes étrangers » sur de nombreux réseaux européens.

(6) Kobenhavn= de l'Allemand , le port des commerçants. Copenhague se trouve au Danemark. C'est le " port d'attache" de la petite sirène des contes d'Andersen! (7) Isaac ALBENIZ, compositeur Espagnol 1860-1909, un rebelle génial..

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