RUE SAINT-VINCENT
- 7 juil. 2017
- 5 min de lecture
Les hommes sont cons ! D’abord, ils s’entretuent et ensuite ils élèvent des monuments pour ne pas oublier qu’ils se sont entretués !
Le 19 juillet 1870, l’Empire français déclare la guerre au royaume de Prusse. Les hostilités prennent fin le 28 janvier 1871 avec la signature d’un armistice. 139.000 morts, 143.000 blessés, la famine, la chasse aux rats et aux chats pendant le siège de Paris.

(Rue Saint-Vincent. La maison de Mimi Pinson...)
Dans la foulée, la grande aventure de la commune de Paris et ses deux mois d’insurrection avec violences bien sûr.3000 ? 30.000 ? pas mal de morts d’un côté comme de l’autre. Le nombre exact ? personne ne le connait. Mourir pour des idées, ils sont bien morts.
Alors se réveille la vieille culpabilité judéo-chrétienne.
Vite, vite, il faut expier toutes nos déviances, Versaillais et Communards inclus, alors on lance une souscription pour construire une basilique qui attirera sur nos pêchés le pardon divin pour l’éternité.
Et voilà le machin construit par Paul Abadie, l’architecte des curetons, un machin en pierre blanche qui est toujours là, plein de japonais ou de chinois, ce cœur sacré qui doit veiller au bon déroulement de la vie, à la rémission des malveillances.
Souscription Nationale, nouvel ordre moral, allez les p’tits gars, à vo’t bon cœur, personne n’est obligé de donner des ronds, mais bon, ce serait pas mal de contribuer surtout si vous voulez avoir droit à la paix avec les Prussiens et à un petit coin de paradis en prime.
Une coupole, des clochetons, la gloire du ciel, le souvenir des morts, et Monseigneur Félix Fournier qui a le bon dieu qui dort sous ses godasses, d’asséner à la France son diagnostic limité "nous reconnaissons que nous avons été coupables et justement châtiés".

(Les vignes de Montmartre. Seront-elles un jour arrachées par de véreux promoteurs?)
"Dormez bien pour l’éternité, vous les morts de 70, soyez maudits vous les fédérés de la commune de Paris" susurrent sous le manteau la bourgeoisie de Paris...
Mais le monument d’Abadie sera-t-il assez imposant pour faire oublier la mort des généraux Lecomte et Clément-Thomas, dieu seul le sait.
Suivant que tu sois riche ou pauvre, tu peux donner ton obole ou acheter une ou plusieurs pierres pour édifier la basilique et laisser ta propre trace dans les moellons sous forme d’initiales gravées mais il faut payer un petit supplément car vois-tu, même dans la religion ou la bigoterie, il y a toujours une différence entre l’humble et le riche.
Pas très loin, place des Abbesses, le pauvre Dyonisius, évêque missionnaire envoyé d’Italie pour évangéliser le bon peuple de Paris a perdu la tête mais continué à marcher avec icelle entre les mains. Un évêque qui perd la boule, ce n’est pas commun.
Le folklore, on s’en fout un peu. Il faut dire aux peintres de la place du tertre de remballer le matos, il faut dire aux bistrotiers de chasser leurs clients, il faut dire aux chats de venir se retrouver en haut des escaliers pour regarder la ville d’un regard dédaigneux puisque ceux qui vivent en bas des marches ne savent pas ce que c’est que le souffle de la liberté.

(Le "bateau-lavoir"....un incubateur de génies de la peinture et des arts...il fut détruit par un incendie)
Commune libre de Montmartre, communards privés de leurs rêves à la force du canon, il faut aussi demander au père Labille qu’il efface le mauvais souvenir des boches qui venaient picoler à la terrasse de la Mère Catherine, il faut ressortir le petit blanc et jouer sur le billard en bois.
Tu vas à Montmartre pour échapper à ceux qui n’y vivent pas et te blottir auprès de ceux qui y vivent et qui, eux, savent ce qu’est la liberté et quel en est le prix.
Cent trente mètres au-dessus du commun des mortels, tu es nécessairement plus près du ciel et de la mémoire de Claude de Beauvilliers, abbesse de son métier, et pécheresse devant l’éternel puisque le relâchement des mœurs de l’abbaye fit passer le saint édifice pour le magasin des putes de l’armée lors du siège de Paris de 1590.
Plus fort que le souffle de l’esprit saint, celui de la luxure appelait il déjà les nonnes vers un septième ciel plus amusant que le vrai ? Mais comme chacun sait, Henri de Bourbon, le Vert-Galant n’avait pas sa langue dans sa poche, alors que dire d’autre ?

(L'ancien funiculaire de Montmartre, ouvert en 1900, rénové deux fois et remplacé par des ascenseurs inclinés, depuis)
Je suis venu chercher quoi dans ce Montmartre chanté par Bruant, Aznavour, ou la gentille Pervenche, plus connue sous le nom de Frehel : La nostalgie ? le miracle ? l’image qui resterait gravée pour toujours, l’ambiance ?
Rien de cela, je le sais. J'avais besoin d'un fil conducteur qui me relierait à Pablo Picasso et à Bruant...
J’y ai trouvé les souvenirs du dispensaire de la rue Lepic ouvert par le bon Francisque Poulbot, et celui des peintres du bateau-lavoir, j’ai respiré le même air que les fédérés, vu les mêmes aubes qu’eux. J’ai mis mes pas dans ceux du père Frédé, posé les mains sur la rampe de la rue Saint-Vincent avant d’aller rêver à Gérard de Nerval du côté du Château des Brouillards.
Au coin de la Rue des Saules, j’ai même rencontré Rose, elle était belle, elle sentait bon la fleur nouvelle, elle habitait rue Saint Vincent…
La terre est rare puisque c’est maintenant la ville et non plus le village, et que pierre et béton se partagent l’espace restreint de la butte ou chaque centimètre compte, mais Adelaïde de Savoie, première abbesse longtemps avant la débauche a planté quelques ares de vignes et dans un réflexe commun relevant du miracle, les siècles, les édiles, les générations, les promoteurs et autres nuisibles se sont mis exceptionnellement d’accord pour protéger l’espace réservé aux ceps courageux qui élèvent leurs grappes de Gamay et de Pinot noir sous la protection sans doute d’un éternel bienveillant envers tout ce qui touche au pinard.
Le patriarche Noë étant le premier ivrogne de l’histoire du monde, il est donc juste que ce soient nonnes ou moines qui plantent les vignes du seigneur.

( La colline de Montmartre avant la construction de l'infâme choux à la crème expiatoire qui fut confiée à Paul ABADIE, l'architecte des curetons)
Aller à Montmartre pour sa vitrine ? N'y penses même pas. Ce serait une folie touristique qui te pousserait ventre contre dos dans les rues qui se tortillent, ou dans le maelstrom d’envahisseurs qui se pressent au sommet des marches en regardant le soir d’été remplacer la journée lumineuse d’une fin de juin.
N’y vas pas non plus pour y chercher du folklore frelaté, de la rébellion artificielle, de l’inspiration, ou de la sérénité.Tu serais déçu..
La vraie chance, c’est d’y aller le soir, quand le calme se fait et que refluent les hordes vers le bas de la ville. C’est seulement après le crépuscule que flotte au fond de certaines cours le grand esprit de ce que fut la commune libre.
C’est dans la lumière douce d’un réverbère, dans l’échange d’un regard de plus de six secondes avec l’une ou l’autre de tes belles, dans le reflet d’un néon sur le pavé mouillé, que tu comprendras pourquoi cet endroit est vraiment magique, pourquoi il faut s’y rendre en toute humilité, pourquoi il faut aimer ceux qui y ont vécu en osmose avec la rue Saint Vincent, la rue du Mont-Cenis, le Rue Norvins ou même avec la minuscule impasse du Cadran.
Alors vas sur la butte, à pied, gravis une à une les marches pour avoir au bout ta récompense, prend de la hauteur, tutoies peut-être l’âme des pauvres fusillés des carrières de Montmartre et finalement, une fois arrivé sur le parvis du Sacré-Cœur en regardant la ville qui vibre au-delà du square Louise Michel, souviens toi du vieux dicton Montmartrois « Il y a plus de Montmartre dans Paris, que de Paris dans Montmartre ».
© 2017 Sylvain Ubersfeld pour Paris-Mémoires
© 2017.Sylvain Ubersfeld pour Paris-Mémoires

Commentaires