LES PINCES A VELO
- 7 juil. 2017
- 8 min de lecture
3, Villa Moderne… ! Un îlot de tranquillité blotti entre la Rue de Plantes, l’avenue du Maine et la Rue d’Alésia.
Tranquillité ? Sauf quand l’école primaire située au fond de l’impasse libère à intervalles réguliers toute une masse de petits crétins hurlants aux heures de récréation !
L’enfance est déjà bien loin pour moi, Mai 68 reste un vague souvenir. C’était « avant ». En 1973, j’ai intégré une compagnie aérienne. Mon rêve ? Les avions, les voyages. Il y aura d’autres rêves moins avouables. Un bref passage par le 92 Rue d’Alésia, à un jet de pierre de la place Victor Basch, un déménagement des quelques meubles du clair deux pièces dont l’arrière donnait sur une impasse ou vivait jusqu’à son suicide en juillet 1982 le comédien Patrick DEWAERE, je suis passé du logement fonctionnel au logement de plaisir.

(Saint Michel vu depuis l'île de la Cité. C'est la que "B" enseignait l'anglais, dans un établissement spécialisé bien connu des Parisiens de l'époque)
Trois pièces…. ! Tu te rends compte ? Trois pièces avec de la moquette, une vraie salle de bain, une cuisine qui donne sur l’arrière du siège de Force Ouvrière ou œuvrent André Bergeron et son équipe dans un environnement privilégié, celui de l’ancien Palais d’Orléans, construit au 19 ème siècle pour le plaisir des parisiens et la joie du Petit-Montrouge.
A cette époque, on rit et on sourit, même si la misère gagne du terrain, même si la Grande Guerre n’est déjà plus très loin, même si les ouvriers sont payés une misère.
Pour garer la voiture, on se fait chier. Il faut tourner comme un con pendant des heures, circuit toujours le même, Rue de la Sablière, ou habite le gentil petit chien qui se couche toujours devant la blanchisserie ou officie sa maitresse et aime bien qu’on lui donne un croissant, Rue Léonidas, Rue Sévero, Rue des Plantes....
Dur, dur le retour du travail. Au moins une trentaine de minutes passées dans l’attente de l’emplacement salvateur. Paris, mon Paris, je t’aime tant que je n’envisagerai pas de te quitter, mais il y a des jours ou je rêve d’espace, loin des chauffeurs hargneux qui, comme moi, tournent, et tournent encore à la recherche d’un créneau.
J’aimerai bien me promener chez toi, ma grande ville, mais entre les feux, les bouchons, les difficultés de parking, c’est un peu le bordel, tu crois pas ?
B….mon âme sœur est prof d’Anglais. Elle enseigne à des cadres la langue de Shakespeare dans des entreprises du CAC 40 ou dans une école réputée située sur la Place Saint Michel, à un regard de Notre-Dame. Elle revient souvent à la maison le soir avec un grand soupir exprimant son incrédulité devant l’incapacité des dirigeants de XXXX ou YYYY à comprendre comment prononcer « the » ou assimiler qu’il n’est pas d’agneau consommable sans sauce à la menthe, que l’humour Anglais dépasse l’humour Juif, que « Dislexia rules K.O », le tout pour la plus grande gloire de l’ancien empire Britannique et de son indéboulonnable « Queen » Elisabeth, deuxième du nom.
Son paysage quotidien est émaillé de bâtiments modernes ou anciens, là où elle professe l’ « anglois », munie de son diplôme « TOEFL ».
« Hopeless…. they are hopeless » dit-elle souvent.
Amoureux de Paris, nous sommes. Mais nous n’en profitons pas beaucoup. Le travail, la fatigue…et puis un jour, l’idée qui germe au fond du cerveau reptilien du cadre et du prof d’Anglais :
« Et si on achetait des vélos ? » « Sans blague, des vrais vélos ? » « Des vrais ! On prendra même des pinces à vélo ! ».

( un aspect du réservoir des eaux de la ville de Paris, dans le quatorzième, pas très loin de la rue d'Alésia)
On est cons ! C’est pas des pinces à vélo ! C'est des pinces pour les bas de pantalon...! Les vélos ne nous ont rien fait….Il faut déjà aller les chercher ! Métro. BHV, rayon cycles. On est parti avec le chéquier et des idées de couleurs plein la tête…
Excuses moi, ça fait vachement longtemps alors j’ai peut-être oublié. Je crois que le mien était blanc, et celui de B. orange, ou était-ce l’inverse ? Deux montures identiques, sans cadre. Un anti vol ça-comme, quelques tendeurs pour transporter on ne sait quoi, et les fameuse pinces à vélo qui éviteront aux pantalons de se mélanger à l’huile du perfide pédalier ou de se faire attraper par les dents agressives et veules du plateau. !
Pas des vélos de flemmards, des trucs à trois vitesses. En plat tu passes la troisième, comme avec une bagnole, dans les montées, tu te mets en première et tu pédale en danseuse, dans la fumée âcre des autobus.
Sacré pinces à vélo. Le top du top. Dans un éclair de rigolade, nous affrontons le pavé Parisien en prenant soin de rester bien à droite. A travers le 6ème arrondissement, le 4ème, le 14ème, on roule souvent. Se laisser aller dans la descente de la rue D’Assas qui dégringole vers St Sulpice et ses deux tours, trainer dans les petites rues derrière Montparnasse, là où les Bretons des premières génération ont fait souche, explorer la limite inconnue entre le 14ème et le 15ème, un quartier étrange qui va jusqu’à la Seine, dès que l’occasion se présente, on enfourche les bécanes, on pince les frocs, on essaie de ne pas oublier la pompe à vélo ( une pour chacun) et on s’échappe sur l’asphalte, à défaut de s’échapper sur les pavés remplacé après Mai 68 par un revêtement moins risqué pour la santé des forces de l’ordre.
Remonter doucement les deux cent mètres qui séparent la Rue de Plantes de la place d’Alésia, traverser le bordel, et se laisse griser par une descente lente vers l’autre côté, en direction de l’avenue René COTY ? La plaisir infini de la rêverie qui nous gagne. Passer devant le restaurant « L’Univers….
L'Univers, c’est le rendez-vous des retrouvailles d’il y a longtemps. La mère y oublie régulièrement son sac à main. Le père termine son repas par un parfait au café « Fischer-la Maison des Desserts ». Le serveur maison, Alain, un fort a bras moustachu, Antibois et transfuge s’occupe de la tribu avec le sourire. Pas question pour mon frère et moi de quitter l’honorable établissement sans avoir concocté un « grand juju » en mélangeant discrètement sel, poivre, vinaigre et huile dans un récipient contenant de la moutarde de Dijon.

(Petit coin de rêve dans le 14ème, tu y vas à vélo, c'est un autre monde loin de la foule...)
Nous n’avons jamais vu par contre la tête des futurs usages du dit pot à moutarde…
Madame Gauthey, la propriétaire partage la gestion du restaurant avec son mari qui, dans une vie précédente, a dû s’appeler Jean TOPART : il est le sosie du comédien. Occupé en cuisine, il sort de temps en temps la tête de ses fourneaux pour regarder celle des dineurs. Il a une façon de préparer les concombres à nulle autre pareille, en les rendant croquant après en avoir extrait les grains et la pulpe. Curieusement, cet homme est allergique au sourire. Son regard sur le monde doit se limiter aux casseroles qui l’entourent, son regard sur les femmes, à la présence de sa moitié, qui gère les tickets de caisse…
L’Univers, c’est le petit restaurant de quartier, un repaire d’habitués. Bourgeois au chienchien, homme seul veuf ou divorcé, qui commande toujours la même chose comme si son goût de la vie s’était fixé sur l’andouillette frite ou la pièce de charolais sauce béarnaise. Propriétaires du magasin « La Porcelaine Blanche » au coin de la rue Alphonse Daudet, médecin de famille qui habite à deux pas, couples légitimes ou non qui se retrouvent en préalable à d’autres moments agréables… Les dineurs se saluent d’un imperceptible mouvement de tête, d’un faux sourire.
Pas très loin du havre de paix de la villa Moderne se trouve le magasin d’ «Afrique Music »grand fournisseur de musique Cubaine. C’est l’époque ou la salsa s’engouffre en Europe. La musique dégueule depuis le fond de la boutique. A fond les manettes, Roberto TORRES, Mario Munoz « Papaïto », les orchestres cubains des années 50, les notes s’envolent par-dessus les platanes de la Rue d’Alesia. Des propriétaires sans doute peu mélomanes forceront les vendeurs de disque à s’exiler plus loin, rue de Plantes dans un fol espoir de conserver à la Rue d’Alesia une quiétude toute relative.
Promenade du dimanche, promenade du soir d’été, le caoutchouc des roues chuinte sur l’asphalte chaud. Le 14ème se ballade sous nos roues…un passage rue Daguerre, à côté il y a la Marie annexe du 14ème. Un mariage : le mien. Des témoins ? Quatre employés municipaux.
Il est préférable de ne pas connaitre leur véritable fonction, tant je les soupçonne d’appartenir au service des pompes funèbres municipales de la Ville de Paris. Quatre mecs ensemble, disponibles de suite ? Combien en faut-il pour porter un cercueil ? Mariage éclair. Avons-nous mangé ensuite au restaurant ? Aurai-je failli à la tradition ? A réfléchir. Nos roues nous portent près du Lion de Belfort. Eté chaud, été à Paris, vacuité des boulevards et avenues désertées par les « parigots » qui sont partis s’agglutiner à la Grande Motte, sur la Costa Brava, ou pour certains à Lesbos ou sur une autre île de la mer Egée.
Paris en Aout ? Absence de bruit, fermeture des boulangeries, recherche d’un improbable « Tabac » de garde avec la légère angoisse de ne pas trouver la Gauloise, la Gitane, la clope…
Respiration aisée pour ceux qui pédalent lentement la tête ailleurs, les yeux partout. Au détour des rues : le réservoir de Montsouris qui abritent les eaux de la Vanne et de la Voulzie alimentant une partie de la capitale en eau potable. Verre et faïence, un aspect 19ème siècle qui ne trompe pas.
Plus bas, le poumon vert du 14ème. Un seul coup de pédalier, ça descend tout seul. Les vélos sont attachés à la grille du parc Montsouris
.Odeur d’herbe humide arrosée en fines particules, enfants en culottes courtes, nounous pour les petits des bourgeois qui bossent, poussière d’été qui danse dans les rayons du soleil.
Pas très loin, la petite piste en béton pour les petites voitures. Il y a déjà très longtemps, un gamin du 14ème poussait sur les pistes aventureuses des « Norev » en plastique ou des « Dinky Toys » en métal peint, modèles réduits de la Frégate Renault, la Ford « Vedette » ou la Simca « Versailles » modèle classique…

(La mairie du 14ème . Il y avait quatre types pour nous servir de témoins. Quatre ? Bizarre ! combien faut il d'hommes pour porter un cercueil?)
Bancs au soleil, face au lac. Un cygne, des canards qui montent vers la berge dans l’espoir d’une mie de pain. La Cité Universitaire toute proche peuple les pelouses de ses étudiants locataires révisant les partiels. Un garde bonhomme, un sifflet à la bouche, fait semblant de surveiller le parc et déambule dans les allées en bon représentant de l’autorité de la Ville de Paris.
Le cadre et la prof d’anglais pédalent ferme, les pinces à vélo toujours en place, gardiennes de la survie du bas de pantalon. De temps à autres, le tandem dérive vers le 6ème, du côté de la Rue du Cherche-midi auprès de laquelle il me reste des rêves qui n’en finissent pas de s’effilocher…
Cher Bon Marché de la Rue de Sèvres, Bon Marché cher, ce qui est bon marché est rare, or ce qui est rare est cher, moralité : ce qui est bon marché, est cher !
De la logique pure. Remonter le boulevard Raspail en quittant le 6ème des bourgeois friqués pour revenir se blottir dans « notre » 14ème…libérer les bas de pantalon , sécuriser les vélos, expirer les gaz d’échappement collectés au cours des arrondissements parcourus, monter, se faire un thé, ouvrir une fenêtre sur la vie… Le prof d’Anglais a oublié jusqu’à l’aspect de la station de métro de Woodgreen , l’homme de l’air pense à ses impôts, le quatorzième qui s’endort a une pensée pour son vieux Georges et pour tous les génies et les poètes qui baladent leurs âmes au gré des réverbères de l’éclairage urbain.

(Echapper à la foule? ....grâce au vélo. ne pas oublier....les pinces pour le bas des pantalons, sinon c'est foutu, tout se prend dans le pédalier...)
© 2016 Sylvain Ubersfeld pour Paris-Mémoires

Commentaires