HENRI-DESIREE
- 7 juil. 2017
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Je suis né à Paris, rue de Puebla, du côté de la Rue des Pyrénées, pas loin des Buttes-Chaumont, le 12 avril 1869.
Mon père, Julien est chauffeur aux Forges Vulcain et ma mère Flore est blanchisseuse à domicile. Le Parc des Buttes-Chaumont a été créé deux ans avant ma naissance. Cette même année, Paris s’est enorgueilli d’un grand magasin situé près de la Seine et qui répond au joli nom de « La Samaritaine ».
J’ai deux ans lorsque les communards dressent une barricade sur l’avenue de Puebla. L’année de ma naissance, en Novembre, le monde a changé grâce à l’ouverture du canal de Suez. L’impératrice Eugénie, depuis son yacht L'Aigle, a pris la tête du premier cortège de navires qui ont franchi le canal construit par Ferdinand de Lesseps en Égypte.
Avec l'ouverture du canal de Suez, les côtes de la Mer Rouge et ses débouchés ont acquis une importance considérable, et sont maintenant livrées à la convoitise des nations européennes dont l'Italie, le Royaume-Uni et bien sûr du beau pays de France.
Tout le monde veut avoir sa part. Si j’en avais, moi, de l’argent, je pourrais faire bien plus ! Mais à défaut d’une situation et d’une réputation, j’ai de l’imagination à revendre. J’ai réussi à louer une jolie petite maison à Gambais, pas très loin de Dreux, mais bien loin de mon ancienne location de Chantilly.
J’ai monté une grosse escroquerie en vendant des bicyclettes à pétrole que je n’ai jamais fabriqué. C’est la grande mode, tu vois. Tout le monde veut aller vite, ce siècle sera celui de la vitesse. Alors oui, j’ai vendu un peu de rêve en demandant un acompte du tiers du prix, tu comprends, les enfants, ça coute cher et j’en ai quatre ! Oui, c’est vrai aussi, les bicyclettes n’ont jamais été fabriquées.

(Henri-Désirée LANDRU, vu par le Petit Journal)
Je me suis aussi loué un petit garage automobile du côté de la Porte de Chatillon. Un de mes clients, un certain Jules Romains, écrivain je crois, et qui habite avenue du Parc-Montsouris a dit de moi que j’étais « un monsieur dont la voix montrait une bonne éducation, et qui avait des habitudes de courtoisie élégante".
Il a même dit que je ressemblais à un pharmacien, un docteur ou un homme de loi, tu vois, je ne suis pas une crapule ! J’ai même été enfant de cœur à l’église Saint-Louis en L’Île ! c’est pour dire…
Mon épouse, Marie-Catherine, ne le sait pas encore, mais officiellement je suis veuf et j’ai de bons revenus. J’ai même plein d’expériences acquises dans plusieurs professions ! Eh oui, j’ai été cartographe, comptable, couvreur et même plombier ! J’ai aussi travaillé au cabinet des architectes BISSON, ALLEAUME et LECOEUR.
La patrie ? Oui, j’ai donné trois ans de ma vie au service militaire et j’ai terminé en tant que sergent. J’aime bien séduire les femmes jeunes à condition qu’elles ne soient pas sans le sou car moi, des sous, j’en ai bien besoin. Alors voilà, j’utilise des pseudonymes, des faux-noms, quoi, et je mets des petites annonces dans les journaux comme l’Aurore, Ce Soir, La Croix, Le Figaro, l’Echo de Paris ou le Petit-Journal.
Pour ne pas me mélanger les pinceaux, j’utilise toujours la même annonce, c’est plus simple : « M. 45 ans, seul, s. famille, situation 4000 ay. inter. désire époux. dame âge situation, rapport. C.T. 45 Jal.”
Et voilà, c’est si simple. Avec cette saloperie de guerre, plein de femmes sont intéressées. Eviter les grisettes qui n’ont pas un rond, peut être privilégier des rentières dont le mari est tombé au champ d’honneur ? Le futur me le dira. Après, on peut toujours s’adapter !

(En route pour le tribunal)
Dans les jardins du Luxembourg, j’ai rencontré une femme plutôt sympa, Jeanne Cuchet. Elle me dit avoir un fils prénommé André. Bon, on va aviser ; déjà prendre les billets de train pour le voyage. 3 à l’aller mais un seul au retour : le mien. De la partie de ma jeunesse pendant laquelle j’étais comptable, j’ai gardé le goût des chiffres et de l’exactitude des calculs. Alors je tiens une petite comptabilité sur des fiches quotidienne. Epicerie, viande, transport, tabac, tout y est noté rigoureusement et cette précision dans les calculs me rend serein.
Thérèse Laborde, elle, fait un peu plus exotique ! Elle est née en Argentine. Elle a répondu à ma petite annonce début Juin 1915 je crois. Je m’en souviens bien car quelques jours avant ou après cette réponse, j’ai pu lire, dans un journal, ce qui se passait en Turquie, toute cette violence contre les Arméniens. On est tout de même mieux à Paris…
Marie-Angélique Guillain, elle, je l’ai rencontré en Aout 1915.
C’est une ancienne gouvernant qui vit maintenant seule et a mis de côté, mois après mois, les économies prises sur ses gages.
Après, il y en a encore cinq autres…qui m’ont raconté leur vie et parlé des économies dont elles disposaient. Toutes étaient prêtes à m’épouse, l’une parce qu’elle me trouvait beau, l’autre parce qu’elle pensait pouvoir se reposer sur moi pour le restant de sa vie, la troisième parce qu’elle aimait la campagne.
En Novembre 1918, la guerre se termine. Comme j’aime bien les chiffres, je me souviens du total estimé par le biais des différents documents et état-major qui tenaient une comptabilité exemplaire des blessés comme des morts : 18.591.701 individus, civils et militaires ont disparus de la surface de la terre. Je ne fais pas de politique, j’ai suffisamment à faire avec ma propre comptabilité et mes allers-retours vers l’Ouest de Paris, le train du vendredi soir, et celui du dimanche après-midi pour le retour ! C’est en 1919 que j’ai fait la connaissance de « la dernière ». C’est vrai que ça commence à faire beaucoup, et puis les week-ends, j’ai comme l’impression que la fumée dérange un peu les voisins !

(De ma formation de comptable, j'ai gardé un goût pour les chiffres....je note toutes mes dépenses...c'est ce qui va me perdre...)
Elle, c’était Marie-Thérèse Marchadier, une bordelaise, ancienne prostituée, ex tenancière de maison-close Rue Saint Jacques. En bonne gestionnaire, elle avait été économe de son pain de fesse ! Une vraie aubaine. Mais elle a terminé comme les autres, fin de parcours en Gare de Houdan, quelques coups de scie, un peu de charbon, et surtout aucun remords.
Rue de Châteaudun, au numéro 22, là où se trouvait l’appartement ou nous vivions, Fernande et moi, jusqu’à il y a peu, les policiers qui s’occupent de l’enquête trouveront sans doute ma comptabilité, et après ? Qu’est-ce que ça prouve ?
Mon avocat, Maître Moro-Giafferi m’a dit hier que dans le dossier d’instruction, il y avait au moins cinq-mille pièces à conviction, ne représentant aucunes preuves en elles-mêmes par contre il m’a fait aussi fait part de la découverte dans les deux villas que j’ai loué successivement, à Vernouillet, puis à Gambais, de débris supposé humains dans un tas de cendres retrouvé dans le hangar, dans la cheminée, dans la cuisinière ; Ils ont trouvé également des agrafes, des épingles, des morceaux de corset, des boutons en partie brûlés. En tout, 4,176 kg de débris d'os calcinés, dont 1,5 kg provenant de corps humains, ainsi que 47 dents ou fragments de dents. Le médecin légiste a annoncé à la presse que ces os correspondent à trois têtes, cinq pieds et six mains. J’avais pourtant demandé à mon fils Charles de tout bien nettoyer…
Tu vois, faut pas faire confiance aux gamins !

(Le fourneau tragique, grand consommateur de femmes seules du côté de Gambais)
© 2017 Sylvain Ubersfeld pour Paris-Mémoire

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