DE GLACE ET DE FEU
- 7 juil. 2017
- 6 min de lecture
1988
Entre deux vols avec une nuit prévue à Francfort, je reçois une invitation pour une rencontre avec le Vice-Président « Europe » de la compagnie. Je suis convoqué au siège de Francfort. Comme souvent en Allemagne, il pleut. Les fêtes de fin d’année ne sont plus loin et j’ai hâte de retrouver mon petit monde de Los Angeles et d’aller boire des coups avec les copains dans un lieu de débauche dénommé « Le Dinghy de l’Amiral », un endroit idéal pour apprendre les dernières nouvelles, des plus importantes aux plus triviales!

(Le lagon bleu, pas très loin de Keflavik. De l'eau chaude sortie de terre, du bonheur...)
La porte s’ouvre, le VP s’avance bougon et ne me tends même pas la main ! « Monsieur Ubersfeld, j’entends beaucoup de choses à votre sujet, des choses bien et des choses moins bien. Vous avez un caractère indépendant, un peu trop peut-être ! »
Quelqu’un à du raconter des trucs, comme à la communale. C’est toutefois un peu vrai, à trente-huit ans, j’ai trouvé mon rythme de croisière dans un job fait à ma mesure, un travail qui me mène sur les cinq continents avec au bout de chaque voyage l’occasion d’apprendre surtout sur moi-même, de cerner mes faiblesses et de découvrir le monde encore et encore. Comme je voyage beaucoup, peut-être y-a-t ’il des jalousies ou des animosités, des anciens collègues qui auraient répandu des rumeurs...Il n'y a pas de fumée sans feu... Heureusement, « X » n’est pas mon boss. Mon vrai patron est à Los Angeles, dans l’immeuble moderne du 7401 World Way West.
« Nous allons ouvrir des opérations en Islande et nous cherchons un volontaire ; cela vous tente ? » L’Islande, je ne connais pas, plus habitué que je suis à traîner mes guêtres entre l’Amérique du Sud, La Chine et le Moyen-Orient. L’Islande c’est loin ! j’imagine Pierre LOTI, les pêcheurs à la morue ou à la baleine, le début du siècle, une terre sauvage, un endroit encore vierge de mes préjugés !
Alors j’accepte ! Le lendemain je suis en route vers les Etats-Unis pour quelques jours de repos après une période intense en République Populaire de Chine. Les copains du « Hi-Tiger » se foutent de moi et m’appellent « Nanook l'esquimau » comme le héros de Robert Flaherty dans son film datant de 1922.
J’ai bonne mine. Dans un surplus militaire du côté de Sepulveda Boulevard, j’ai acheté mon « nouvel uniforme » adapté à ma nouvelle mission : polaire et pantalon de laine, grosses chaussettes, des gants et une chapka, le tout étant censé me protéger d’un froid que j’imagine glacial ! Cap vers le vieux contient, une malle en métal avec ce qu’il faut pour affronter les Vikings !

(Paysage Islandais : quiconque vient dans ce pays en repartira changé et nostalgique)
1989
J’ai laissé Orly il y a un peu plus de trois heures. Il fait déjà nuit. La compagnie va régulièrement poser à Keflavik un B 747-200 pour charger les soutes avec du saumon d’élevage dont une partie est destinée au marché Américain, et l’autre partira ensuite au Japon.
Louer un bureau dans l’aéroport bien sympa de Keflavik ? trop cher. Alors par le biais des contacts, on me trouve une petite cabane en bois côté piste et appartenant à l’un des pétroliers de l’aéroport. Keflavik. Le vent, souvent le vent ! Un vent si fort qu’il y a tous les jours des pilotes de compagnies Européennes qui viennent s’entraîner en effectuant des approches par vent de travers. Ma cabane en bois est attachée au sol par quatre filins en acier pour éviter qu’elle ne s’envole.
Un technicien maison, ancien radio de Seaboard World Airlines, vient connecter mon petit bureau au reste du réseau. De ma fenêtre je peux apercevoir « NASKEF », la base Américaine ou sont parqués les chasseurs de sous-marins ORION et les avions de chasse du 57ème Squadron. Les conditions météo et les vents d’hiver au-dessus de l’atlantique ne sont pas propices au passage de nos vols, alors je décide de passer un peu plus de temps à découvrir tout le reste. Le Brennivin en premier, le Graflax en second, préparé de plein de façon différente et je me convertis au poisson cru ! Ensuite, je me crée une routine maritime en allant visiter la salle des machines des chalutiers, souvent énormes, qui sont à quai sur le port de Keflavik. Basé maintenant en Islande, j’accueille régulièrement les mécaniciens censés effectuer les visites de transit sur d’éventuels avions qui se risqueraient à braver le temps incertain pour venir cherche les cartons de saumon. Ces mécanos restent sur place une ou deux semaines et j’organise à leur intention de petites ballades ou des soirées arrosées dans les différentes boîtes de nuit de Reykjavik ou se croisent la jeunesse de l'île et des Islandais expatriés aux Etats-Unis qui viennent se replonger dans leur culture après quelques heures de vol depuis l'aéroport de Kennedy (JFK).
L’Islande est un petit pays, tout le monde connait tout le monde, et en 1989, on laisse les clés sur les voitures. Le pire qui puisse arriver serait de retrouver son véhicule à l’autre bout de l’Ile, et après ? En allant faire mes courses dans un supermarché de Reykjavik, j’ai croisé le Président, ou plutôt la Présidente qui m’a gentiment invité à prendre le thé à sa résidence quelques jours après ! ça change de Paris ou de Los Angeles !

( Equipage "tout féminin" de la compagnie nationale Icelandair issue d'une fusion entre Loftleidir Icelandic et Flugfelag Islands)
l’Islande n’en finit pas de m’étonner. Mon « bipeur » en poche, au cas ou finalement un vol déciderai de faire escale "chez nous" je me ballade au gré du moment attiré par les grands espaces et l’incroyable beauté des paysages qui me parlent à l’âme.
Force et Nature, Geysers et Vapeur, il y a aussi les glaciers au loin, les moutons très près, des chevaux amicaux.
Il y a par-dessus tout la gentillesse d’un peuple d’exception qui fait corps avec la nature et accepte sont sort insulaire. Parfois la nuit, j’installe sur le toit de mon 4x4 un matelas pneumatique et un sac de couchage pour pouvoir regarder en m’endormant les aurores boréales. On dirait que quelqu’un, du haut du ciel, agite un voile vert émeraude, à moins que ce ne soit du rose, ou du bleu clair.
L’Islande regorge d’histoires de fantômes. D’après les amis Islandais qui m’entretiennent sur le sujet et me transforment petit-à-petit en un véritable "Îlien", il existe un curieux ectoplasme qui se balade sur la route entre Reykjavik et Keflavik, route sur laquelle il ne faut jamais s’arrêter par crainte de voir ensuite sur le siège arrière, ou pire, à côté de soi, le fantôme en question.
Alors que la durée de la nuit diminue, l’idée me vient d’aller consulter un médium. Si la spiritualité n’a jamais été loin de moi, le spiritisme, tout ce qui touche aux médiums et aux chamanes, m’est totalement inconnu.
Pourtant, cette femme qui m’a été recommandée, me donne de nombreux et troublants détails sur ma vie passée, les erreurs de jugement que j’ai commis, les souffrances que j’ai parfois infligées à des tiers. « Vous avez fait partie d’une communauté religieuse et vos frères vous ont jeté dehors car vous refusiez de suivre les règles » Mince alors ! Pécho en flag! quelle affaire ! et si c’était vrai ?
Alors je m’intéresse de plus près à ce qui touche aux traditions Islandaises, Nordiques, et je sens déjà que le jour du départ, je laisserai sur place un bout de cœur. Depuis bientôt six mois, je me suis sans m’en douter, imprégné de culture Islandaise, imprégné des us et coutumes autant que d’eau de vie parfumée au carvi.

(Des chevaux Islandais aussi sympa que les habitants eux-mêmes)
J’ai presque oublié la date du 17 décembre 1988 lorsque le coup de tonnerre est tombé : l’offre de rachat de Flying Tigers par Federal Express. « Cela ne se fera jamais » disent les uns, « Tu verras que cela se fera » disent les autres.
« Vous allez passer un long moment à l’étranger » avait dit le medium sans me préciser exactement quand. Huit ans après, je m’installais avec armes et bagage en Israël, pour y ouvrir les opérations aériennes. J’y passerai quatre années et-demi.
© 2017 Sylvain Ubersfeld pour Paris-Mémoire

Commentaires