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BOUL MICH'

  • 7 juil. 2017
  • 5 min de lecture

C’était sûr, nous étions tous promis à un avenir radieux…

Du haut de nos vingt ans, presque encore dix-huit, rien ne pouvait échapper à notre fringale de vie. Sortis de l’enfance, enfin nous le pensions, tout nous était permis. Rêve de richesse, de célébrité, de bonheur, des trois à la fois, tu n’avais qu’à piocher dans les vitrines du Boul’Mich pour trouver ce qui te convenait.

Le Boul’Mich, et pourquoi donc ? Simplement parce que, dans un passé ancien, des étudiants anticléricaux avaient tout simplement éludé l’existence du fameux destructeur de dragon...

( Pas loin de la Seine...)

Pas de Saint qui tienne, Michel suffira donc…un raccourci qui est resté...

On traversait le Luxembourg, poussière sur les chaussures, petits bateaux en bois qui flottaient sur le bassin, quelques gueules cassées de Verdun perdus dans leurs pensées assis sur les fauteuils verts qu’une chaisière revêche te faisait payer quelques centimes, mais à l’époque les centimes c’était cher !

Sortir du « Luco » en face de la gare du « train de Sceaux », tourner à gauche sur le Boulevard Saint-Michel, rester sur le trottoir de gauche et se laisser descendre lentement, dans la longue descente vers la Seine. Les pieds te portent naturellement. Les jambes tricotent toutes seules la dentelle de ton parcours. On allait où ? Rue de la Huchette ? Rue Saint Séverin ? Rue Xavier-Privas, Rue de la Harpe ? Non…On allait partout, partout ou des petits troquets accueillaient des étudiants désargentés autour d’un flipper avec au comptoir un café, un Orangina, ou, pour les plus aventuriers, un « baby », dose de whisky des apprentis adultes jouant aux grands blasés. Devant le lycée Saint-Louis où se fabriquaient les élites des mathématiques, le respect se lisait souvent sur nos visages. Nous étions des branleurs, « eux » étaient des cracks…mais on continuait notre descente vers le bas du Boul’Mich.

(Les gamins du "Luco"...nous avons été eux, d'autres à venir seront nous...)

Immeubles bourgeois, propriétaires riches, tapis dans les escaliers, barres de cuivre frottées et polies par de moustachues concierges Ibériques fières de leur intégration à la France des années 60.

A gauche toute ! Je connais une petite boutique qui vends des viennoiseries rue de l’Ecole de Médecine. Peut-être le père y passait-il de temps à autres pour manger du gâteau au pavot ? Le magasin sent la cannelle. Une odeur de pâte chaude se faufile au milieu du souvenir des milliers de carabins qui ont dû passer par là en sortant des amphis de l’ancienne fac de médecine….

Puisqu’on était là, autant continuer jusqu’au Boulevard Saint Germain qu’on reprenait à droite. Attirés comme des aimants par le carrefour Saint-Michel Saint Germain, nous reprenions notre parcours pour aller trainer devant les bacs à livre d’occasion de Gibert. Pour quelques francs, tu avais droit à la connaissance et aux livres qui avaient vécu mais pouvaient encore servir. Tintin au Congo, Ric Hochet, Michel Vaillant, des bandes dessinées pour quelques centimes et on repartait content.

(Une librairie ésotérique sur le quai St Michel...du pendule, du manuel de soins énergétique, du Padre Pio, du Franc-Maçon en veux tu , en voilà....Il doit exister quatre ou cinq établissements de ce genre au quartier latin; TOUS valent le détour...)

De l’autre côté du Boul’Mich, le musée de Cluny continuait à dormir dans le souvenir des abbés de cet ordre Bourguignon. Nous n’y jetions qu’un vague coup d’œil, les antiquités c’était un truc de vieux.

On arrivait bientôt devant l’archange et sa fontaine, rendez-vous incontournable des étudiants. Le bruit de l’eau qui coulait couvrait celui des baisers volés. De temps à autre, en période de résultats d’examens, des potaches farceurs déversaient dans la fontaine des kilos de lessive ou de produit à vaisselle, et la place Saint-Michel se transformait en nuage de fine mousse blanche. Alors nous plongions vers les petits restaus du côté de Saint-Séverin.

(Des générations d'étudiants et d'écoliers se sont goinfrés de beignets tout juste sorti de la friteuse. Du sucre partout...)

Comment te décrire cette intimité qui me liait à ces petites rues ? L’imagination du « comment c’était avant, au moyen-âge », ce besoin de te plonger entre les murs rassurants qui font une protection contre les ravages du temps ?

Tu vois, un truc qui me touchait beaucoup était de voir au fil des mois tel ou tel immeuble ancien de Paris disparaire pour faire place à du neuf, à du moderne, mais dans ce quadrilatère magique, pas de risque : tu touchais pas à ce pâté de maison…c’était protégé, rien ne pouvait l’atteindre, ni l’avidité de promoteurs immobiliers véreux, ni le temps qui passait.

L’église grecque melkite se cachait tout près, église ancienne pour dieu ancien, tradition et orthodoxie de rigueur, un jubé partageait le monde profane du monde sacré dans lequel, dos aux fidèles, un prêtre tout de noir vêtu psalmodiait dans la langue de Zeus et d’Alectrona. En bas du Boul’Mich, c’était Babel…du Hongrois, de l’Allemand, de l’Anglais, du Turc, de l’Américain, de l’Espagnol, un concert de langues, d’interjections, de mots d’extase.

Pas loin, il y avait le Champollion, Rue des Ecoles, ou depuis 1938, des générations de carabins ou de futurs avocats parisiens ont pu voir des films qui font pleurer, ou rire, ou même profiter de l’obscurité pour pratiquer des travaux manuels après les travaux dirigés de la fac ! Entre les deux, la pâtisserie du Sud Tunisien située au cœur du quartier était le lieu de passage obligé de ceux à qui il restait quelques francs au fond d’une poche.

(Le cinéma Champollion...un endroit légendaire pour les films branchés..ou pas, et les caresses préliminaires avec une copine de lycée,de fac, ou pas....des heures de pellicules, des heures de patin.....!)

Au milieu de la boutique bleue au sol carrelé, un ou deux Tunisiens d’un autre âge t’emballait dans un papier gras des beignets tout chauds saupoudrés de sucre en poudre et là, tu fondais de plaisir… C’était l’époque ou le Boul’Mich avait encore une âme, avant le tourbillon de la mondialisation, le tourbillon du fric pour le fric, avant les vigiles qui empêchent de piquer des livres chez Gibert, avant les aboyeurs qui traînent devant les vrais-faux restaurants grecques tenus par des non grecs, avant, quoi !

Pour les plus éclairés, le long de la Seine, sur le quai Saint Michel ou en remontant la rue Saint Jacques, il y avait des librairies ésotériques ou l’on pouvait rencontrer des radiesthésistes en mal de pendule, des mages en quête de Padre Pio, ou des adeptes du tremblement de mobilier lors de séance de spiritisme. L’égrégore de la connaissance pouvait se ressentir en fouinant dans les étagères poussiéreuses. Gibert Jeune, pressentant le filon, avait racheté l’une d’elle.

Tu avais fait le tour, tu étais content, tu avais en toi cette satisfaction inexplicable de t’être ressourcé à peu de frais, alors par tradition, on remontait le côté gauche du Boul’Mich en traînant un peu la patte, on retraversait le Luco dans l'autre sens, et on profitait de l’inter-classe pour rejoindre l’intérieur du Lycée Montaigne en essayant d’échapper à la vigilance du «surgé », un Corse intraitable répondant au nom de Costa-Maroni qui s'était donné pour mission terrestre de faire la chasse à ceux qui séchaient les cours....

Mais ça, c’était avant …..


© 2016 Sylvain Ubersfeld pour Paris-Mémoires

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