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AU FOND DE LA COUR

  • 7 juil. 2017
  • 5 min de lecture

Le temps, ça fait chier, les contraintes aussi, les rues à angle droit, c’est encore pire. Imbécilité architecturale qui te découpe les villes au nom du simple, du géométrique, du pratique, du quatre-vingt-dix quarts de cercle, comme si toi, humain bipède qui te ballades dans la ville, pouvait te satisfaire d’une simple esquisse, d’un simple croquis, comme si tes yeux pouvaient véritablement apprécier les perspectives qui ne mènent nulle part…

( 2 rue Alphonse Daudet. Mon royaume . Il y avait dans les années 50 une concierge qui s'appelait Madame Lescarcelle, après il y eu Madame Charmaison, puis est arrivée la grande période des Espagnoles pour finir par celle des Portugais...)


Du sinueux, de la courbe, de la découverte visuelle au détour d’une petite rue, d’un escalier, ça, c’est rien que du bon. Le temps s’arrête au fond des cours, ou plutôt il continue à vivre, à l’ancienne, avec ses bignoles, ses poubelles, ses chats faméliques vagabonds, ou ces félins domestiques nourris au pot-au-feu de concierge.

Tu es à Paris, mais tu n’y es pas …tu es dans une ville mais tu n’y es pas. La porte cochère t’a fait passer, comme Alice, à travers le miroir, et ce que tu vois te plait finalement parce que justement tu viens de découvrir que tu veux échapper à ton présent.

Alors tu ouvres les yeux bien grands, tu ralentis ton souffle, tu laisses ton cerveau partir en sucette et s’abreuver d’images qui sortent de partout. Sacré microcosme !

(Ascenseur hydraulique dans un immeuble Haussmannien. la concierge devait épousseter tout-ça...)


Souhaite de toutes tes forces que d’autres ne viennent jamais voler ce que tu vois. Garde tout pour toi : la fontaine qui coule toujours ou s’est tu à jamais, victime d’une copropriété trop radine pour la remettre en état, les vieux pavés qui ont peut-être vu la commune ou trente-six, les odeurs de pot-au-feu de la veuve de guerre qui survit dans sa loge, concierge qui garde les secrets mais peut aussi répartir les médisances d’un locataire à un propriétaire.

La porte s’est refermée sur toi, tu as laissé la ville derrière, silence, rayon de soleil pâle qui troue la fin d’automne, une herbe minuscule qui se hausse timidement sur ses racines : heureusement, les herbicides habitent loin d’ici.

La bignole a tout prévu : un petit disque en carton indique plus ou moins le programme de son temps, je veux dire, celui qu’elle ne passe pas à tricoter dans sa loge en pensant à sa vie qui s’écoule, tic-tac, au gré du carillon.

Tu essaies de passer le plus discrètement possible devant la porte de la loge, mais la bignole est là, qui a déjà perçu dans sa chair l’arrivée d’un importun, et se trouve donc déjà embusquée derrière ses rideaux prête à te crier : C’EST POURQUOI ? VOUS ALLEZ CHEZ QUI ?

Et moi, je t’en pose des questions ?

(Et que fait-elle donc dans la cour?


Tu montes par l’escalier plutôt que l’ascenseur qui n’inspire pas confiance mais qui fait le beau dans sa cage, tu sens l’épaisseur du tapis, tu humes l’odeur de l’encaustique, tu passes devant les deux appartements du premier en continuant vers le ciel. Tu te fais tout petit, tu découvres !

Tu retournes dans la cour, tu sens que c’est là que toute vie peut encore exister, même si c’est de la vie d’il y a longtemps.

Derrière cette baie vitrée, il y avait une imprimerie, un artisan avec sa machine linotype qui vivait ses jours dans les odeurs de plomb fondu, entre Eros éclairé, Bizerte, et Linéale Duncan, des polices qu’il connaissait sur le bout des yeux. et faisait descendre du bout des phalanges pour composer son texte.

Au-delà de cette autre verrière, tu peux entendre le coup de marteau du bouif qui tenait boutique dans les odeurs de colle.

Tu regardes autour de toi et tu t’aperçois que dans cet espace consacré, les plantes poussent mieux, les arbustes sont vigoureux, protégés qu’ils sont de la méchanceté humaine et de l’agression perfide des gaz d’échappement qui dessoudent doucement hommes, bêtes, et végétaux.

Là, à l’intérieur de cet espace protégé, tu es dans un conservatoire.

Tu te sens protégé de tout.


Alors pour te remercier de t’être ébahi devant ce temps en suspension, les notes d’un piano te parviennent par une fenêtre entrouverte : le fils de l’archéologue du quatrième étage bute et rebute sur « Je te veux », une valse d’Erik Satie, et toi tu es là, comme un con, mais rempli d’un bonheur inexprimable, car tout est comme tout doit être et le monde tourne rond.

Alors tu découvres que tu peux arrêter le temps, alors tu découvres que tu as ce pouvoir magique de ressusciter ce qui n’est plus.

Volets fermés au rez-de-chaussée, tu y pressens l’existence d’une sieste dans le silence, hortensias bleu pâle ou rose en cours de fanaison, et tu te demandes qui donc des habitants descends pour les arroser, et tu penses à la Bretagne.

Il y a aussi les vélos qui sont endormis jusqu’à un futur trajet vers une fac, un patin à roulette oublié d’un retour de parc, une odeur de suranné indécise qui vient du soupirail.


(Une concierge....le tricot, Nous Deux, Confidences, un mari parfois décédé ou volage peut-être. Il fallait dire son nom en rentrant dans l'immeuble....)

Tu lèves les yeux : plusieurs immeubles se font face, se font la gueule, se créent de l’amitié, c’est selon le bon vouloir des sourires, ou des coups de jumelle des voyeurs impénitent à la recherche de proies dans la salle de bain d’en face.

Tu t’imagines dans ce doux microcosme, ou la vie pourrait t'être douce, avec comme seul contrainte d’arroser les plantes en pots réparties sur les pavés de la cour, ne te souciant même pas de savoir qui est leur propriétaire ou même leur tuteur.

Tu serais là les soir de fête des voisins, à picoler avec tes semblables sur une nappe blanche recouvrant une table ornée de chandeliers ; apporter une tarte aux pommes, monter une ou deux bouteilles de la cave, déraper du langage parce que c’est la fête et qu’en été tout est permis…


(Un coup de balai, t'étais mort.....!)


Tu vois, tout est simple mon ami, tu passes une porte, tu changes de monde et tu retrouves tes yeux d’enfant…tu oublies que les concierges sont devenues gardiennes, que les éboueurs sont devenus des techniciens de surface, que le vulgaire goudron a remplacé les pavés qui faisaient cahoter les carrioles et riper le pas des chevaux.

Tu voies les mains noires de l’imprimeur, le cuir tanné du bouif, et pour un peu, tu pourrais même rapporter chez toi, bien cachée sous ton chandail, une bonne odeur de pot-au-feu !


© 2016 sylvain Ubersfeld pour Parie-Mémoires


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